Isabelle Huppert — Vivre ne nous regarde pas.

Meurtrière, amoureuse, mère, sœur, enfant : qui est cette héroïne dont la tourmente est le décor naturel ? Une étude magistralement menée par Murielle Joudet, critique de cinéma.

Isabelle Huppert Vivre ne nous regarde pas

« Corps fantasmatique de l’acteur, spectre qui habite autant les films dans lesquels il joue que ceux dans lesquels on l’imaginerait bien. Qui raconte tellement d’histoires que rien ne nous empêche de lui en faire dire d’autres, celles que l’on souhaite. Corps glorieux et inconsistant, à la fois partout et nulle part, libre de se glisser, pour le spectateur rêveur, dans n’importe quel film dont il est pourtant absent. » — Murielle Joudet

Vivre de nous regarde pas : en invoquant Flaubert, Murielle Joudet ne songe même pas à refuser au lecteur sa part humaine de curiosité vis-à-vis d’une actrice peu encline aux confidences. D’entrée de jeu, ce sont nos actes et le fait d’être là, de jouir et de penser qui, beau paradoxe, se dérobent à la vue. Surpris, déçus, on le sera si l’on croit tenir dans ce prodigieux essai une biographie d’Isabelle Huppert, un commentaire sur son œuvre ou quelque autre enquête renvoyant au paysage cinématographique français. On aura, pour s’en consoler, toute l’étendue d’un propos visant à s’assurer que la fiction, à laquelle il convient nécessairement d’accorder sa chance, soit en mesure de livrer tout ce que la vie garde au-dedans d’elle-même. Le regard sur l’événement ainsi que l’événement même ; le rêve et son accomplissement ; le constat d’un vide contre une certaine forme de plénitude. Comme la littérature le cinéma est peut-être le lieu où la vie s’invente – ou simplement se raconte – avec la plus grande conviction. Ce pacte, l’actrice y adhère. Son nom cèle un rapport au monde, un style*, dont participent ses différentes incarnations à l’écran quand celles-ci pour l’essentiel ne le constituent pas. Car l’hypothèse de Murielle Joudet est que les héroïnes composent, décident ; elles se décomposent certes aussi, mais plus encore elles sont le mobile, l’impulsion, la détermination, l’étincelle. Ceci nous entraîne de facto dans une promenade sur le fil ô combien séditieux des rôles ordinairement assignés aux femmes. Ce chemin nettement tracé qu’un certain air de fragilité ou l’éclat de sa chevelure fauve auraient pu lui faire prendre, Isabelle Huppert n’a cessé de s’en écarter avec une force, une violence, qui n’ayant rien d’accidentel,  n’ont rien d’évident non plus.

Isabelle Huppert La Dentellière

La Dentellière, Claude Goretta, 1977

Construit autour d’une personne dont on ne saura rien sinon par le prisme d’une caméra, ce que révèlent un jeu, un maquillage, soit un corps fantasmatique, une identité purement fictionnelle, un feuilletage, il s’agit d’un portrait gigogne dont le cœur se constitue angle mort. Mené par la négative, le portrait produit deux ensembles biographiques distincts : l’un, purement spéculatif, emprunte son matériau à un nombre restreint de rôles dont les anamnèses respectives semblent raconter une histoire et esquisser l’hypothèse d’une personne ; l’autre, peuplé de personnalités réelles, vivantes ou mortes, rassemble autour du point aveugle des noms tels que ceux de Marlène Dietrich (« un destin féminin que ne vient jamais tempérer le médiocre concept de bonheur »), Maurice Pialat (« une méthode qui cherche à rendre le cinéma secondaire, ou plutôt, oblige la mise en scène à advenir toujours couplée à une épiphanie »), Catherine Breillat (« la féminité comme une malédiction »), Adjani (l’autre Isabelle, la rivale), et Claude Chabrol (« à la recherche du texte endormi dans le corps de l’actrice »).

« Derrière la volonté de vous exprimer, de vous intégrer à votre manière se trame toujours l’imminence d’un exil. Ce qui vous habite est incompréhensible, trop ardent, un élan qui ne se laisse pas traduire. » — Murielle Joudet

Si Murielle Joudet semble dans un premier temps ne pas aller au-delà de ce qu’elle fait habituellement, à savoir donc, poser des mots sur des images, c’est qu’elle figure depuis ses débuts, récents, disons-le ici, elle n’a pas trente ans, parmi les écrivains capables en quelques lignes de transcender cet exercice en proposant des textes qui débordent amplement du territoire cinématographique et de ses paysages fictionnels pour, en fin de compte, en revenir à la vie, puisqu’il n’est jamais question que de cela au cinéma. Dès lors, la focale annexe le corps de  l’actrice pour embrasser une zone d’intérêt plus large. Aucun cadre en effet, ni romanesque ni cinématographique, ne pourrait arrêter des héroïnes faites pour résister au monde ou tout au moins le fuir, le caractère intime et circonstancié de la révolte ne conduisant que mieux au fait politique. Et soudain l’icône, par un brusque sursaut de la chair, un refus, un mouvement de repli, se met à nous parler et elle nous parle de nous.

Isabelle Huppert Violette Nozière

Violette Nozière, Claude Chabrol, 1978

Page après page, film après film, en lieu et place du portrait de l’actrice, se profile un portrait de femme, un portrait dont l’élégance et la réserve de l’actrice viennent toutefois tempérer le caractère agité. Celui d’une femme prise à différents moments de sa vie, corps inscrit dans la trame des jours, document de son propre vieillissement, et aussi, celui d’une personnalité bâtarde car issue d’une addition de personnages. Nul doute qu’une anthologie différemment conduite aurait abouti au même résultat. Sur l’écran, le visage de cette femme qui porte le prénom d’Isabelle et en même temps celui de Pomme, de Violette, Charlotte, Nelly, Ella, Marie, Emma, etc., s’imprime avec la persuasion d’un destin, ou plutôt, d’un anti-destin – une aventure qui dans tous les cas trahit le jeu d’une volonté, d’une détermination – de celles qui signent une œuvre, mais en creux seulement.

À propos de Nathalie, le personnage joué par Isabelle Huppert dans L’Avenir (Mia Hansen-Løve, 2017), Murielle Joudet note qu’au fil du temps, l’actrice a peut-être fini par représenter, quoique sans le vouloir, une version déviante ou perverse du rôle traditionnellement dévolu aux femmes dans la vie comme au cinéma, étant parvenue, sans livrer la moindre clé sur ses propres positions sur le sujet, à projeter une contre-image de l’enfant, de la sœur, de l’épouse, de la mère.  … faire ses cartons à tout moment, empoisonner son père, ne pas faire d’enfant ou en faire, être une épouse aussi dévouée que venimeuse ou alors détestable, rester vieille fille, se prostituer, attendre le prince charmant, se trouver un amant plus jeune, plus vieux, faire avorter les copines, ne penser qu’à soi, ne penser qu’aux autres, faire de son travail la source unique de son bonheur, tenter la vie, faire payer les hommes ou les inviter à nous détruire ; ou alors rien de tout ça. Les attitudes face à la combinaison mari-enfant-travail sont innombrables, c’est un exercice de transformisme qui, en tant qu’actrice, promet d’être illimité. Isabelle Huppert a fait régner le détachement : ce qui devrait la structurer, elle le rejette dans l’accessoire, contingences qui l’effleurent sans la déterminer (p. 202).  C’est en vain qu’on cherchera dans la carrière de l’actrice le visage d’une sainte ou l’absolu d’un amour ; quelque chose de plus obscur comme « un goût pour le désastre et la catastrophe » conduira toujours ces figures de l’intelligence, de la grâce et de la rébellion à décevoir : ce sera une criminelle plutôt qu’une guerrière, une dentellière mutique, une mère indigne, une faiseuse d’anges vénale ; une Emma Bovary plutôt qu’une Adèle Hugo. À travers de tels destins la subversion se condamne à ne porter aucun message.

Isabelle Huppert Elle

Elle, Paul Verhoeven, 2016

« Le style est à lui seul une manière absolue de voir les choses » — Flaubert

Un personnage, c’est aussi une espèce de costume, c’est un style qu’Isabelle adopte pour chaque rôle. Dans cette façon de concevoir son métier, il n’y pas de perte, pas d’offrande de la chair, l’actrice n’a pas à s’abandonner, à se dérégler pour se fondre dans une autre, c’est le personnage qui, signifié par la panoplie de ses gestes, la précision de ses attitudes, par son verbe et ses silences, offre armes et bagages et cela suffit pour dessiner une forme à l’écran. L’avantage de cette méthode est qu’elle n’encombre pas le film d’émotions. Les émotions, c’est au spectateur de les fournir et au montage d’y veiller discrètement. Le personnage s’enfile comme un vêtement, c’est le costume sous le costume, on ne cherche pas à faire croire que c’est de la peau. Sa propre peau d’ailleurs, qui sait ce que c’est ? Le désavantage de cette méthode c’est que c’est toujours Isabelle Huppert qu’on voit à l’écran, le personnage n’apparaît qu’après coup, il faut du temps. L’image ne varie guère, celle d’une minceur extrême, un visage qui perd progressivement ses rondeurs, des traits qui s’aiguisent, des angles qui tressaillent, c’est un regard à la place des yeux ceux-ci ne se laissant pas scruter et une voix immédiatement identifiable elle aussi, un timbre peu amène, légèrement éraillé, ni féminin ni masculin, une androgynie vocale qui, au fil des années, va en s’aggravant.

Isabelle Huppert Tip Top

Madame Hyde, Serge Bozon, 2018

Nullement naturaliste, ce n’est pas davantage un jeu qui se remet en scène. Son propos n’est pas de retourner l’illusion ou de la travailler comme un motif de théâtre, à tous les coups, l’illusion opère, le personnage-Huppert nous prend, nous étreint et voilà, tout ce qui lui arrive nous arrive, on tremble, on espère, on souffre, on part avec elle. Cette surimpression de l’actrice qui flotte à la surface du rôle, ce n’est pas du jeu intellectualisé. C’est du jeu absent. Une mécanique efficace : d’un côté un corps, un visage, une voix ; de l’autre un style, une manière d’être, une histoire, un script. L’addition des uns et des autres produit ce curieux hybride qu’est le personnage-Huppert, un corps intermédiaire toujours en porte-à-faux avec la réalité dans lequel il prend forme, qu’elle soit fictionnelle ou non.

« On ne sait jamais qui on vient importuner avec son désir, quelle bête on vient réveiller ». — Murielle Joudet

Ce flottement ouvre des espaces mélancoliques. C’est le sentiment d’irréalité que produisent ses airs absents, sa voix désaccordée, la maladresse de ses gestes. Les décalages de ce genre ont une poésie qui peut être comique étant d’ailleurs à la source du cinéma burlesque. Et l’actrice peut vouloir être drôle, faire rire, rallier un film pour cette raison-là. Pourtant, là encore, l’ambivalence pèse sur le rire et gâche toute tentative de légèreté. Dans Elle, le film de Verhoeven, sait-on si elle se moque ou si son apparente frivolité ne témoigne pas d’une perversion plus grande que celle de son agresseur ? Tout le monde connaît ce qui relie en profondeur comédie et tragédie, ces regards jumeaux portés sur une même réalité ; sans doute est-ce là une polarité nécessaire pour supporter nos propres émotions que de les réduire de moitié. Dans les traits énigmatiques d’Huppert où comédie et tragédie pactisent confusément se déploie, à deux pas de la folie, le paysage d’une liberté folle.

Isabelle Huppert Les Portes du paradis

La Porte du paradis, Michael Cimino, 1980

Dans son roman paru en 2017, Tiens ferme ta couronne, Yannick Haenel offre lui aussi un rôle à l’actrice, un rôle passif car complètement littéraire cette fois. Invente-t-il un personnage qui porte le nom d’Isabelle Huppert ? Sans doute, mais pas tout-à-fait, car le long monologue qu’il prête à l’actrice s’inspire de déclarations réelles. Qu’importe, en fin de compte l’essentiel n’est pas là. Ce que le geste de Yannick Haenel met en évidence n’est pour tout dire que le propre de la star, à savoir faire naître des fantasmes, l’imaginaire collectif n’en a jamais assez. Or ce qui, chez les people, occupe le terrain du réel, s’éloigne et s’embrume chez Isabelle Huppert. C’est que la toile d’où se découpent les personnages ne renvoie à rien d’autre qu’à la fiction elle-même, sa persona se déployant tel un labyrinthe de miroirs. Tout se passe comme si l’être du réel s’était perdu en cours de route ou que le métier de vivre avait rejoint celui de jouer.

« Plus besoin de défaillir lorsque c’est la réalité qui recule d’elle-même, tombe en pâmoison. » — Murielle Joudet

De son territoire de rêverie creusé à même la fiction remonte la trace d’une expérience immémoriale, d’un style révolu, de conflits anciens, d’un doute, d’une insatiabilité vague, spleenétique. Il se peut que cette danse des sept voiles qui ne dénude personne mette le monde (le spectateur) à distance. Elle force l’image à s’écraser contre cette autre somme d’illusions qu’est le réel n’en laissant subsister dans le grain de sa voix qu’une portion infime. Mais ce peu de choses-là, ce soupçon de réel qui persévère à travers son corps, ne trahit que son infinie capacité de renouvellement. Sur la nudité, sur l’élucidation du vivre, sur la vie même s’affirme alors la puissance érotique de la métamorphose.


* « Le monde, tel que nous le partageons et lui donnons sens, ne se découpe pas seulement en individus, en classes ou en groupes, mais aussi en «styles», qui sont autant de phrasés du vivre, animé de formes attirantes ou repoussantes, habitables ou inhabitables, c’est-à-dire de formes qualifiées : des formes qui comptent, investies de valeurs et de raisons d’y tenir, de s’y tenir, et aussi bien de les combattre. » Marielle Macé, Styles, NRF Essais, Gallimard, 2016.

Murielle JOUDET, Isabelle Huppert. Vivre ne nous regarde pas, Capricci, 2018 (lien)

Isabelle Huppert Gabrielle

Gabrielle, Patrice Chéreau, 2005

Films préférés avec Isabelle Huppert (mais je suis loin d’avoir vu toute son œuvre)

Gabrielle, Patrice Chéreau, 2005

La Pianiste, Michael Haneke, 2001

La Dentellière, Claude Goretta, 1976

Elle, Paul Verhoeven, 2017

L'Avenir, Mia Hansen-Love, 2016

White material, Claire Denis & Marie NDiaye, 2009

La Fausse suivante, Benoit Jacquot, 2000

Tip Top, Serge Bozon, 2013

Amour, Michael Haneke, 2012

Madame Bovary, Claude Chabrol, 1990

La Cérémonie, Claude Chabrol, 1995

Violette Nozière, Claude Chabrol, 1978

Happy end, Michael Haneke, 2017

Les Sœurs Bronte, André Techiné, 1979
Publicités

Elle a un fond de désert (une ligne, une flamme, un rêve de geste)

Isabelle Huppert La Dame aux camélias

« Et dans la répétition de ce geste, une main suspendue et qui s’apprête à toucher, dans sa reformulation nocturne (mettre le feu à tout ce qu’elle touche), se déploie la politique des gestes de l’actrice. Elle ne répète pas un geste pour qu’il se sédimente, mais pour qu’il se décolle doucement du monde. Elle répète pour qu’il n’y ait plus qu’une ligne, une flamme, un rêve de geste. D’où viennent les gestes d’Isabelle Huppert ? À cette question, le cinéaste Serge Bozon propose une piste lumineuse : Isabelle, ce n’est pas du tout du bon pain. Elle a un fond de désert. Ses gestes, au lieu de sortir d’une sorte de coussin du quotidien, c’est comme s’ils sortaient à blanc. Comme s’ils sortaient de rien, tout simplement, comme s’il y avait un désert autour. »

Murielle Joudet, Isabelle Huppert. Vivre ne nous regarde pas, Capricci, 2018

(photo : La Dame aux camélias, Mauro Bolognini, 1981.)

Avec tous les animaux sans nom (Gorge Coeur Ventre de Maud Alpi)

Une fiction construite sur une analyse politique autant que sensorielle de l’abattoir comme espace de domination et de destruction.

Gorge coeur ventre Maud Alpi image 1

Quelques éléments d’intrigue viennent éclairer une scène minimale qui, presque entièrement documentaire au départ, se vide et glisse peu à peu dans une dimension de rêverie. La nuit, sous un éclairage parcimonieux, les bêtes sont emmenées à l’abattoir. Il y a d’abord un chien qu’on prénomme Boston, présence irrésolue (excitation, affolement), personnage intermédiaire entre les espèces nobles et les espèces sacrifiées. Il accompagne Virgile, un jeune vagabond échoué là presque par hasard et disposé à fournir provisoirement un travail sans affect et sans préjugé. Armé d’un bâton (électrifié), il veille à ce que les animaux plient l’échine et avancent diligemment dans le labyrinthe de couloirs menant à la tuerie.

Devant l’opération de mise à mort qui hors-champ se déroule sans relâche, Boston et Virgile, le chien et l’homme, offrent en relai leur subjectivité énigmatique. Les vaches, les taureaux, les veaux, les cochons, les porcelets, les moutons et les agneaux qui défilent sous leur regard forment une lente procession de corps splendides et hagards cheminant vers un point de non retour dont l’horreur est seulement pressentie. Dans le cadre d’un film de fiction, ces individus mis au monde pour y transiter juste le temps nécessaire à la production de la viande figurent des personnages-limite ; leur mise à mort bien que dérobée à la vue du spectateur n’en est pas moins une réalité tangible. Faute de pouvoir les sauver, faute de pouvoir ne serait-ce que les nommer, toutefois, les secondes étant comptées, dans la nécessité absolue de les approcher malgré tout, la caméra leur accorde une attention supérieure, un regard de l’ordre de la caresse. Interdit le secours se mue en désolation.

Gorge coeur ventre Maud Alpi image 10

« L’abattoir produit quelque chose d’autre que de la viande, il produit la possibilité de dominations infinies. » Maud Alpi

Le film étant, dans son refus de porter un discours, quasi-muet, l’espace prend la forme d’un malaise qui, longtemps après, insiste. L’espace, c’est-à-dire un lieu déterminé (ici un abattoir), des êtres, des actions, ce qui les lie et ce qui les sépare. Géométriser aide à comprendre, mais c’est aussi un faux-semblant. L’espace qui se laisse traduire en quelques lignes par excès de dépouillement n’est pas simple, pas libre, Virgile le découvrira, il est en réalité saturé d’affects et lourd d’un inconscient primitif au sein duquel les odeurs et les bruits ont valeur de symboles réveillant des paniques ancestrales, des spectres, des fantasmes, des sentiments de honte et de culpabilité, tout un inconscient à la fois carnassier et coupable. Avec cette signifiante disproportion dans le nombre entre les vivants et les morts, l’abattoir répond à la définition d’un lieu sacré, un temple sans religion, devenu absurde dans la mesure où la viande n’est plus ce qui nourrit le monde mais bien au contraire ce qui l’épuise.

Du dernier plan qui éclot sur un jour post-apocalyptique (un bâtiment déserté, des couloirs vides, une meute de chiens, une averse de neige blanchissant la lumière, le temps qui visiblement s’écoule sans que rien d’autre n’arrive), les commentateurs ont à juste titre souligné les affinités avec le cinéma de Tarkovski. Une filiation d’autant plus évidente que le questionnement (philosophique davantage que moral) autour duquel s’articule le travail de la réalisatrice Maud Alpi, sans avoir a priori rien de commun avec celui auquel le cinéaste russe a consacré son art, se manifeste par un même souci de vérité sensorielle dont l’issue métaphysique découle sans qu’elle soit dite. On parle d’un cinéma qui pense par les sens, et moins que cela, qui pense par la matière même, par l’air qui circule entre les personnes et les choses filmées, qui tremble, respire avec elles. Cette qualité de regard conjuguée à la fiction d’un abattoir qui, bien qu’en exercice, semble dépeuplé, enraye la parade d’un dispositif qui  compte sur l’effet de masse, le volume et la vitesse pour désubjectiver les victimes, l’effacement de l’identité sensible facilitant l’élimination physique.

Gorge coeur ventre Maud Alpi image 2

« Dès que l’homme prend un peu trop de place dans l’histoire, on a tendance à voir la bête en contre-champ comme une métaphore. C’est une habitude du regard. On a travaillé contre ça. »  Maud Alpi

Filmer un abattoir, en mettant de côté toute intention documentaire directe mais sans non plus solliciter ouvertement la fiction, revient à scruter un mécanisme dans la conviction qu’un imaginaire va se révéler de l’attention extrême portée aux faits bruts. Quand on sait que d’un détail du quotidien peut naître une multitude d’inventions volontaires ou involontaires (principe à la base du fantastique, genre auquel Gorge Cœur Ventre n’est d’ailleurs pas étranger), que dire du potentiel fantasmatique que recèle le voisinage de la mort ? En guise de relai au travers de son film, nous l’avons dit, Maud Alpi suit un couple réel, Virgile et Boston. Virgile, un nom qui, pour nous guider dans les enfers, semble idéal. Ce nom, c’est pourtant celui de l’acteur, Virgile Hanrot, qui figure à l’image en compagnie de son propre chien. Jusque-là tout est vrai, le côté marginal désargenté du jeune homme vagabond, l’intensité de son rapport avec Boston, l’intervention de Maud Alpi s’est limitée à leur trouver une place dans un abattoir. S’il existait un scénario préalable au tournage, il a aussitôt été abandonné au profit d’un autre type de captation, à la fois plus sensible et plus risqué, consistant à laisser advenir. Risqué car immense est le désir de se faire entendre, de montrer à d’autres ce que l’on voit. Dans un contexte de société où la question animale fait débat de façon rarement apaisée, personne ne prétend que le cinéma soit un dispositif égalitaire au niveau de l’attention. Or ce film-ci ne demande qu’à être regardé comme un objet de cinéma. Les références que se donnent Maud Alpi vont toutes dans le sens d’une mise à l’épreuve par l’image d’un regard sur l’existence : La Ligne générale d’Eisenstein, The Misfits de John Huston, Au hasard Balthazar de Bresson, Salo de Pasolini, Le Quattro volte de Frammartino, Echos d’un sombre empire de Herzog, liste à laquelle il faut ajouter le travail photographique d’Anders Petersen.

Gorge coeur ventre Maud Alpi image 11

« Je suis allée à l’abattoir avec la volonté de voir quelles miettes subsisteraient de la bonté, de l’amour, entre les bêtes et aussi entre les hommes et les bêtes. Je voulais filmer cette contagion émotionnelle entre les bêtes et les hommes. C’était notre hypothèse de fiction. Ce qui m’a permis de ne pas lâcher cette hypothèse, et de rester poreuse, c’est que ce n’était pas que de la fiction. Ce que les bêtes échangent entre elles, ce que Boston a échangé avec elles, et leurs regards tournés vers nous, je l’ai reçu comme une injonction. » Maud Alpi

Ce dispositif vise donc tout autre chose qu’à faire état d’une hypothétique objectivité ou d’énoncer une vérité qui pourrait prévaloir sur le sujet litigieux des abattoirs. On est ici à égale distance de l’étude sociologique que du reportage factuel ou encore, du film militant tourné en caméra cachée. En termes techniques, Gorge Cœur Ventre a été tourné dans la zone sale, c’est-à-dire celle qui précède la viande et qui comprend le quai de déchargement, la bouverie et la tuerie (laissée hors-champ) jusqu’à l’endroit où le cadavre est dépouillé de sa peau, « dernière trace d’individualité ». La chaîne d’abattage ne figure donc pas intégralement, il y a des lacunes, voulues, réfléchies. Comme celle-ci par exemple, de montrer un espace dépeuplé, un chien, deux employés, des bêtes peu nombreuses – dépeuplement qui, d’une part, déréalise, et d’autre part réintroduit un peu de considération là où elle est de fait impossible. L’abattoir n’est pas un décor pas plus qu’il n’est un territoire neutre, c’est un espace qui impose sa propre mise en scène, conçu pour canaliser et soumettre. Convoquer un chien (avec son regard ambivalent), filmer des visages et au plus près de la peau des personnages, marcher, à pas lent, humains et non-humains côte-à-côte, sont autant de façons de s’ériger contre une machine consommatrice de beauté, de singularité, de vie et purement réglée pour détruire ; ce sont autant de façons de s’opposer par la beauté, par la singularité et par la vie à un sens commun qui admet qu’une telle œuvre de destruction soit possible et permise.

« On ne regarde pas de la même façon quelqu’un qu’on mange et quelqu’un qu’on caresse, on ne regarde pas de la même façon quelqu’un qu’on s’approprie et quelqu’un qu’on désire voir libre ». Maud Alpi

Gorge coeur ventre Maud Alpi image 7


Crédits :

Reprendre et tisser bout à bout les divers propos tenus par la réalisatrice dans les entretiens parus au moment de la sortie du film (en 2017) aurait pu constituer la seule matière d’un commentaire pertinent. Il n’y aurait eu de mon avis pas grand-chose à rajouter et on peut considérer que ce texte n’est qu’une maladroite paraphrase de ce qui a été mieux dit précédemment par la cinéaste en personne. Les citations retenues dans ce texte sont donc extraites des entretiens parus dans la revue Ballast, de l’interview réalisée par Camille Brunel pour la revue Débordements et de celle accordée à Pacôme Thiellement et publiée dans le livret du dvd (à lire en ligne sur le site de Mezzanine Films).

Crédits images : Mezzanine Films

La très belle édition dvd du film (édité chez Shellac) comprend également le moyen métrage Drakkar qui introduit en douceur la réflexion de Maud Alpi sur la marginalité mise en perspective avec la question animale.

Tabou de Miguel Gomes

« La vérité est que la profonde émotion que je ressens quand je suis près de vous me transporte dans un territoire nouveau, effrayant, inconnu. »

Coupé en deux, volet contemporain à Lisbonne, volet historique en Afrique, Tabou suppose que le Portugal n’aurait pas de façon plus profonde de revivre son passé colonial qu’en se racontant des histoires.

 

Tabou 1

La voix est celle de Ventura, vieil homme sorti pour l’occasion de la maison de retraite. Hôtel ou hôpital, cet endroit à l’écart du monde revêt un sens prémonitoire. Le film tout entier se positionne dans un décalage significatif par rapport au réel (tout en gardant son regard braqué sur lui). Ensuite, il nous montre Lisbonne par ses intérieurs, plutôt que depuis la rue. Des espaces fermés et des plans rapprochés, dépourvus d’horizon : la perspective étroite du quotidien. De soi-même, de la ville où l’on vit, on ne voit guère que ce qui nous touche. C’est sous les néons d’un centre commercial décoré, tragique ironie, d’une jungle artificielle que l’homme, coiffé d’un chapeau d’aventurier, entame son récit. Nous partons pour l’Afrique, dans une ancienne colonie du Portugal.

L’histoire de Ventura est celle de son amour pour Aurora. Et personne n’est plus oublieux du monde que des amants. Mais filmer un rapport amoureux ne revient-il pas quelquefois à filmer le monde ? On va dans le Sud comme on irait vers un point d’incandescence. Ventura n’a rien d’un guide fiable mais on le suit parce qu’il ne nous promet rien que son humble vérité. Qu’il parle comme s’il lisait dans un livre, d’une voix tendre et assurée, bercement qui plongerait l’auditeur dans un demi-sommeil, ne fait qu’ajouter à notre désir de croire, de nous en remettre à cette parole amoureuse. Les souvenirs donnent à l’existence une forme plus réelle qu’elle n’en a jamais eue, ce goût de sang auquel seuls les rêves peuvent prétendre. Dans le discours du vieil homme, les lointains de la terre, du temps et de l’amour conservent leur profondeur, leur identité, leur âcreté. L’image en noir et blanc, les libertés prises avec l’Histoire, la primauté du sentiment et la poésie de la langue organisent le temps et l’espace en une proposition vivante et communicative. Le réel revient en morceaux. Bris de vies, bris de rêves mêlés, non-dits, faux-semblants, oracles, délires. Cela, c’est le tissu de n’importe quelle société. Et c’est une moire qui regorge de signes : puissants, tangibles et, chose étonnante, moins mensongers que révélateurs.

« Paradis » et « Paradis perdu » : ainsi se nomment les deux chapitres d’une histoire qui elle-même abonde en références bibliques. Sont-elles le fait de consciences troublées ou d’un destin qui se jouerait d’elles ? Et c’est sans parler du crocodile qui, présent aux moments clé du récit, pourrait tenir le rôle du serpent ainsi que celui de l’ange protecteur. Pourquoi faudrait-il trancher ? Sans doute le regard reptilien produit-il un tel effet d’ensorcellement qu’il n’a pas à signifier autre chose que le travail tellement cruel et doux de la mémoire. Avec quelques touches de surnaturel, les anachronismes participent de ce même régime d’élargissement du réel. Quant à la double mémoire, cinématographique (celle de Murnau en particulier) et coloniale (l’action africaine se déroule dans les années soixante, à l’aube des mouvements d’indépendance), elle est loin d’épuiser le sens d’une œuvre dont le moteur principal est l’imagination.

L’imagination en tant que dimension intime (ultime) de la mémoire. Et aussi : principe de vie et de mort. En Afrique, Aurora est enceinte. « Son ventre qui grossit, commente, Miguel Gomes, est comme une bombe à retardement qui finira par exploser. C’est aussi la situation du pays, de la colonie. » Les énigmes de cette nature sont politiques. Elles ont leur nécessité. Elles permettent à une ville contemporaine, Lisbonne, de se construire une image d’elle-même, de se regarder, de s’aimer par-delà ses fautes, et de continuer.

Tabou 4

Tabou 3

Tabou 2

Tabou 5

Tabou, Miguel Gomes (2012)

Billie, tel est le trouble de l’apparence

Dans la horde de figures inquiétantes qui peuplent le cinéma de Bruno Dumont, il en est quelques rares qui, par leur grâce ou leur candeur, par le trouble qu’elles éveillent à leurs dépens et comme malgré elles, suscitent moins l’inquiétude que le désir. Entre tous ces êtres-là, comme le veut une certaine définition de la Beauté, ne sont pas les moins bizarres.

ma-loute-14

ma-loute-9

On l’appelle simplement Billie. Il ne lui manque rien, ni la jeunesse ni la beauté ni ce quelque chose d’insaisissable, cette pointe d’extravagance qui redonnent de éclat aux qualités devenues communes. En apparence Billie est double. L’adolescent s’affiche tantôt dans des habits de femme, tantôt dans des tenues d’homme. Une chevelure bien disciplinée  tombe plus bas que ses épaules dès lors qu’un chignon adroit ne tire pas la délicatesse de cette composition vers quelque chose de plus viril, à la manière d’un catogan. Encore ne s’agit-il pas là de vrais cheveux puisqu’en ôtant la perruque, on voit que le crâne est rasé à l’exception d’une frange latérale parfaitement lisse. À moitié chauve et même débarrassé de ses vêtements, le sexe de Billie ne se devine toujours pas ; il ne transparaît ni de sa voix au timbre neutre ni de sa silhouette ni de son comportement ni de sa démarche, l’ambiguïté semblant être sa nature première, avec ou sans le recours des artifices de la parure. Son visage participe de cette même duplicité. Le nez est fin, droit, le front large, le sourcil fort mais ciselé et la lèvre sensuelle, il n’est pas jusqu’au dessin de la mâchoire qui, dans ses contours harmonieux, n’amène ce qu’il faut d’angles et de rondeur à cette énigme achevée de l’androgynie.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Aristophane, au fil des dialogues consignés par Platon dans les pages du Banquet (380 av. J.C.), définit l’androgyne comme étant l’addition d’un homme et d’une femme. Identifié parmi les mortels en tant que troisième genre, il est, comme l’homme et la femme, bicéphale, pourvu de quatre bras, jambes et mains, mais, à la différence de ses frères et sœurs dotés d’organes génitaux semblables, les siens s’opposent et se complètent. En cet état, hommes, femmes et androgynes ne sont pas des figures doubles mais des êtres idéalement entiers. L’utopie qu’ils incarnent postule une plénitude organique totale, la possibilité de jouir seul de soi-même. De cette séduisante hypothèse, l’androgyne actuel est l’héritier malheureux. Il est vrai que de l’Antiquité à nos jours, l’écart temporel est si grand que nul ne s’attend à retrouver intactes d’anciennes figures qui n’ont jamais cessé de refléter le présent de l’humanité. Dans la déchéance de l’androgyne, il faut néanmoins voir la marque d’un changement brutal, rien de moins en effet qu’un éclat de la colère divine. Contre les mortels indociles, Zeus eut cette fois l’idée de couper chaque sujet en deux : hommes, femmes et androgynes se retrouvèrent ainsi privés de la moitié de leur corps. Dans sa tâche punitive, le maître de l’Olympe prit un soin maniaque à éparpiller les individus divisés de sorte que les couples ne puissent jamais se reconstituer. Platon fait remonter à cette tragédie la naissance du sentiment amoureux. Désormais, chaque vivant n’aura de cesse de retrouver sa part manquante. Pas plus que l’homme ou la femme l’androgyne ne fut épargné. Et peut-être, du fait de la différence qu’il abritait en lui, différence qui le constituait, a-t-il souffert d’un plus grand préjudice. D’avoir été autre, il n’est plus que lui-même, morne sexe sans vis-à-vis, enferré dans sa propre identité. Son corps se creuse de l’absence : la maigreur égalitaire efface les attributs sexuels qui ne disent pas la vérité entière du corps.

À une époque où la norme veut que les femmes s’habillent de jupes et que les hommes portent des pantalons, l’allure mixte de Billie, dans sa rigoureuse alternance, reste conforme aux deux stéréotypes. Apparu tardivement dans le scénario de Bruno Dumont qui, aux dépens de son personnage, voulait « introduire de la mystification dans l’amour » sans bien mesurer qu’en dotant celui-ci de traits positifs et d’une profondeur qui contraste avec la bêtise de son entourage, il obtiendrait l’inverse, à savoir un effet de vérité, Billie, héros romantique, sublime toutes les tares de son milieu et de son temps. Le film se déploie à l’aube du XXème siècle, dans le Nord de la France, entre la nature sauvage d’un bord de mer et une configuration sociale qui ne favorise pas non plus les mélanges : les riches d’un côté, en haut de la colline, les pauvres de l’autre, dans la fange. Les Van Petteghem dont Billie représente avec deux cousines la dernière génération, appartiennent à cette haute bourgeoisie qui, en même temps que la richesse, concentre sur elle tous les signes bouffons d’une incurable dégénérescence. Impossible de les prendre au sérieux. Ainsi cette énigme que figure Billie et qu’un prénom équivoque (par anachronisme) ne dissipe pas, on aura tôt fait de la ranger au nombre des excentricités d’une famille qui ne manque pas de se signaler par sa folie. « Billie », « mon Billie », « mon garçon », c’est un fait que nul, parmi ses proches, ne se réfère à lui, ou à elle, autrement qu’en des termes qui confirment une identité de garçon. Mais tel est le trouble de l’apparence que ni l’usage ni l’évidence du prénom ne suffisent à convaincre de l’adéquation avec le sexe correspondant. Ceux qui, comme Ma Loute, découvrent Billie en cheveux longs et vêtements de fille peuvent aisément n’écouter que leur désir et se satisfaire d’une image partielle en extrapolant le tout à partir de la moitié préférée.

ma-loute-11

Alors, du nom ou de l’apparence, que croire ?

Billie répond résolument : « Je suis une fille ».

Dans la systématisation du travestissement, l’adolescent procède par accumulation de signes, il échappe, par conséquent, au stéréotype de l’androgyne moderne pelé jusqu’à l’os. L’image le montre : le naturel de Billie ne connaît pas de limites de genre : dans sa nudité, il ne prétend qu’à exister, c’est un corps sain, lumineux, pleinement présent. De présence et d’authenticité, de cœur, Billie est d’ailleurs seul à en faire preuve dans une société où tout le monde joue faux : riches, pauvres, parents, enfants, frères, sœurs, maîtres, domestiques, chacun ne fait que dérailler dans un rôle préétabli. Plongé dans un univers grotesque et méchant, le romantisme de Billie dérange. Par son être même, mais aussi par son attitude, par ses aspirations, Billie démontre la fausseté des apparences, des frontières, des conventions, courant à travers les hautes herbes, franchissant les eaux dans les bras de son amoureux, image du désir que rien n’arrête.

ma-loute-2

Car Billie est en demande d’amour. Fruit miraculé d’un inceste irrésolu (« C’est l’usage dans les grandes familles du Nord. Tout ça fait des alliances industrielles »), adoré de loin par une mère histrionique qui repousse l’enfant dès qu’il l’approche d’un peu trop près, Billie tombe sous le charme du premier regard qu’il accroche, et c’est l’œil bleu écarquillé de Ma Loute. D’ailleurs, n’y aurait-il pas, symétriquement, quelque contradiction similaire avec le sobriquet « Ma Loute » attribué à un garçon ? Cet équivalent ch’ti de « biloute », peut certes être traduit par « mon gars », il n’en prend pas moins ironiquement la forme d’un féminin. Foyer de désir, un temps, on croit que la grâce de Billie va opérer des merveilles. Abolir les oppositions de classe, de sexe, transformer le loup en agneau, le crapaud en prince, faire fuir la bête, affirmer, comme la musique qui accompagne le couple nous induit à le croire, la fonction purificatrice de l’amour. Mais si l’indétermination comporte tant de promesses, c’est qu’elle n’est pas perçue comme telle et que la chance qu’elle représente ne survit pas à son dévoilement. Le fantasme dissipé, ce qu’il avait ouvert dans le réel se referme avec fracas. Après, ce qui est séparé n’a plus qu’à le rester : pauvres, riches, hommes et femmes doivent rester solidaires à leur classe. Ceci, jusqu’à l’absurde de la consanguinité. «  Chef, pour moi c’est pas du lard ni du cochon. Une fille reste une fille, un garçon reste un garçon » : sentence définitive prononcée par un policier, figure grotesque, certes, et néanmoins figure de la loi.

ma-loute-10

Ma Loute, Bruno Dumont, 2016

Vita Brevis de Thierry Knauff

ViTA_BREVIS_THIERRY_KNAUFF_01

Un personnage mutique s’inscrit comme un point d’interrogation sur l’écran. Dans Vita Brevis, film de Thierry Knauff, c’est une petite fille qui, seule au bord d’une rivière, ne dit mot. Cette enfant nous pose une question, laquelle, nous ne le savons pas. On se met à chercher. L’absence de paroles rend l’être en son entier signifiant : d’abord le visage et les gestes de la petite fille, ensuite ce qu’elle voit ou pourrait entendre. Deviner ce qu’elle pense entraîne un va-et-vient entre ce qu’elle dégage (quelque chose de plus que la simple apparence) et ce qu’elle intériorise. Arrêtons-nous ici. Le mutisme d’un être nous autorise-t-il à nous mettre dans ses pensées, à collecter les indices qui nous y conduiraient ? Que va-t-on imaginer de cette petite fille ?

Elle apparaît tenant un oiseau dans les mains. Autour d’elle, la nature vibrante, volubile, promet comme l’avènement d’un conte – un conte de fées peut-être – qui n’advient pas. On comprend que, pour une fois, l’enfant ne sera pas l’endroit d’un récit. Ce qu’elle touche et que ce qui la touche ne demande pas à être interprété ni même raconté. Son silence se double d’un air presque buté. Elle plisse les yeux, à cause du soleil, elle détourne la tête, ses cheveux défaits lui strient les joues.

ViTA_BREVIS_THIERRY_KNAUFF_05

L’attention qu’elle porte à ce qui l’entoure nous éloigne insensiblement de sa personne. Elle rentre dans son rôle de guide. Par sa position, par son attitude, l’enfant nous ouvre un chemin de sensations. Le décor s’avance vers le devant de la scène, ce n’est déjà plus un décor mais les prémisses d’une (seconde) apparition : les rives du cours d’eau rendent le temps substantiel.

Ce qui, dans Vita Brevis, s’offre à notre sensibilité, se mesure à l’aune du cycle de vie d’un éphémère. On n’ose à peine imaginer qu’une aventure aussi négligeable puisse constituer une expérience digne d’intérêt. Intéressés, en effet, nous le sommes moins qu’émus, et de là, secoués, désorientés.  En offrant de la visibilité à des êtres presque invisibles, à l’événement infime qu’est leur vie, Thierry Knauff ne fait qu’accompagner ce qui, pour les éphémères, se déploie à partir de la mue : l’envol, l’amour suivi de la mort. Mais, au cinéma, accompagner n’est-ce pas avant tout révéler, aller au-delà de la vision ?

louisiana-story

En sondant la mémoire du cinéma, on peut découvrir une certaine affinité entre Vita Brevis et Louisiana Story de Flaherty ou encore, mais avec les réserves qu’impose un contexte beaucoup plus sombre, L’Enfance d’Ivan de Tarkovski. Le premier est un (faux) documentaire, le second une fiction, mais ce n’est pas cela qui interpelle et justifie le rapprochement. Pas plus d’ailleurs que le recours au noir et blanc plutôt lié à l’âge de ces films. Ce qui relie ces trois œuvres (sans qu’elles ne soient d’ailleurs redevables les unes aux autres) s’érige autour de la figure de l’enfant solitaire au milieu des eaux (bayou, marécages, rivière) : une subjectivité silencieuse  donnée comme proposition d’un regard sur la nature. Et pas seulement un regard d’ailleurs, mais un rapport singulier qui recèlerait autant de curiosité, de désir que d’effronterie. Élan sauvage mais conscient vers un monde au milieu duquel, nimbé d’eau et de soleil, l’enfant acquiert une aura quasi divine. La rivière dans son sillage devient un royaume d’exception, le berceau d’un monde réconcilié. L’enfant n’a ni le statut de la proie ni celui de l’envahisseur. Dans cette parenthèse merveilleuse, peut-être a-t-il tous les droits. Le droit d’explorer, de prendre, de transformer, de capturer et surtout, celui de laisser libre. L’émerveillement suffit comme morale.

enfance Ivan

C’est un film d’une tout autre ambiance qui se joue en première partie du programme. Tourné en 1963 et long d’une vingtaine de minutes (Vita Brevis, qui en compte le double, peut paraître plus court), Dimanche d’Edmond Bernhard établit avec Vita Brevis un contraste saisissant. Avec ses cadrages obliques et sa bande-son anxiogène, cette œuvre de l’homme qui fut aussi un maître pour Thierry Knauff confirme tout ce que l’on peut redouter d’un repos organisé : des visages marqués par l’hébétude saisis dans la solitude ou, pire, dans des activités grégaires soulignent la poignante absurdité d’un chômage de commande. (Il y a quelques années je m’étais risquée à écrire un bref commentaire sur ce film. Oublié depuis, je constate après l’avoir revu qu’il suscite toujours en moi le même effroi.) J’ignore si le choix de Dimanche a été motivé par la dureté du regard qu’il porte sur le monde, hommes et nature mêlés pris d’une crispation commune, regard qui s’offrirait comme l’antithèse de la tendresse, de la langueur presque amoureuse que déploie sur ces mêmes êtres Vita Brevis. Quoi qu’il en soit, la parenté de style et de sujet qui unit les deux films et le collage qu’opère la projection induisent une continuité à la faveur de laquelle les premières notes de Vita Brevis se reçoivent avec un certain soulagement. À tel point qu’on pourrait imaginer que l’avion au moteur assourdissant qui vient compromettre la quiétude au milieu de Vita Brevis s’est échappé de Dimanche.

Dimanche

Brutale, cette enfreinte au calme supposé de la rivière ne l’est que parce qu’elle évoque la présence d’une autre réalité. Celle-ci, demeurée jusque-là hors-champs, on avait cru l’oublier. Il est d’ailleurs difficile de la qualifier ; le nom qu’on lui donnera dépendra de la sensibilité de chacun : industrielle, civilisée, habitée ou simplement humaine. À la jonction d’ici et de là-bas, sur ce bord de rivière, le statut même de l’enfant conserve une ambiguïté. Est-elle une émanation de la nature proche des oiseaux, des poissons, des insectes, ou une émissaire des hommes, séparée des bêtes, supérieure à elles ?

ViTA_BREVIS_THIERRY_KNAUFF_02 - copie

La dualité s’estompe avant même qu’elle ne soit dite, le film a une tout autre profondeur. C’est que l’univers fluvial abrite une vie tumultueuse qui, pour être captivante, se passe de comparaison et de coups de tonnerre. L’acuité du regard rend au surgissement d’un oiseau, d’un insecte, aux effets d’un vent qui se lève comme au relief d’une vague les dimensions d’un événement à hauteur d’eau. Cette sensibilité, cette attention extrême qui fait parler la rivière, nous l’avons dit, est conduite par la petite fille. Le style s’en fait l’écho. Le noir et blanc, relayé par la bande-son, amplifient le réel. Le procédé qui consiste à redessiner l’image par éviction de la couleur s’applique également au bruit. Du fouillis sonore de la vie sauvage ne se retiennent que quelques voix distinctes : le chant des oiseaux, le vrombissement des insectes, les gargouillis de l’eau. Mise au service de la vérité plutôt que de l’effet, cette sélection – qui n’exclut pas la nuance – renvoie à une oreille vivante. Lorsque l’on se met à l’écoute des insectes, on cesse d’entendre les oiseaux…  Qu’il s’agisse de la masse d’un feuillage ou de la surface d’une eau, la caméra qui s’attarde, rend les jeux du vent et de la lumière bouleversants.

Dotremont Vers sept heures du matin

À ce basculement des échelles le corps répond par le vertige. Vita Brevis nous fait perdre nos repères. À tel point que quelque chose finit par disparaître de l’image : son sens premier, son référent. À la place, une autre vision s’invite, hallucination ou réécriture, comme on veut. Seul à l’image, l’éphémère confine à la fleur. En essaim, c’est une danse, une composition abstraite : un logogramme de Dotrememont, noir et blanc inversés, ou – comme Thierry Knauff lui-même le suggère – une encre de Michaux. Dans le fait de la mue (filmée sur plusieurs individus), ce trouble de la vision rencontre son expression la plus aboutie. Celle-ci met en scène et retourne vers nous le principe d’apparition que Vita Brevis soumet à notre regard. Une fois encore, on se demande : qu’est-ce qu’on voit ? Cette dépouille que l’insecte abandonne après s’en être péniblement extirpé, n’est-ce pas déjà une première mort ?

Michaux-encre

Parce qu’il met un terme à ces interrogations, à ces divagations, le retour insistant de la caméra sur l’enfant peut par moment gêner. Il est doux de laisser nos sens emprunter les chemins du lyrisme sans qu’aucune forme ne réfrène cet élan… Le visage de l’enfant, plus encore que celui d’un adulte, fermé à l’interprétation, nous arrête.  Son regard que la caméra épouse ouvre une voie imaginaire que l’opiniâtreté de sa peau referme aussitôt. Pourquoi ?

Peut-être, tout simplement, pour qu’on en revienne aux éphémères. Le dispositif de Vita Brevis doit tout au poème y compris sa rigueur. Dissimulé dans les tréfonds du montage, le propos – s’il en est un – ne se dévoile pas, à peine se donne-t-il comme une délicatesse. Voudrions-nous oublier que les éphémères sont ce qu’ils sont, qu’ils ont leurs affaires à suivre (naître, aimer, mourir), un destin individuel et un langage – tel celui de la petite fille – qui nous échappe ? Voudrions-nous rêver plutôt que regarder, nous installer plutôt que nous perdre ? Par la profondeur de sa vision et les contraintes qu’elle s’impose, la mise en scène nous préserve des tentations du narcissisme et de l’anthropomorphisme. Car les éphémères sont aussi ce qu’ils ne sont pas : une allégorie, un code indéchiffrable, un peuple terrestre, aérien ou aquatique et surtout mutant, tantôt végétal tantôt animal, absolument différent de nous et seulement par métaphore analogue à nous. La grandeur de leur règne s’épanouit dans cette oscillation du regard qu’ils inspirent et qui leur conserve une part d’irréductibilité. Et c’est aussi la grandeur d’un film qui, écoute et regard réglés sur l’infime, sans le trahir, sans le dénaturer ou tenter de parler à sa place, nous le présente tel qu’il est comme sujet de pensée.

ViTA_BREVIS_THIERRY_KNAUFF_03 - copie

Vita Brevis, Thierry Knauff (+ Dimanche) : calendrier des projections

Analyse de Dimanche d’Edmond Bernhard

Quinze minutes d’entretien entre Thierry Knauff et Philippe Delvosalle (PointCulture / Radio Campus) à propos de Vita Brevis :

 

 

Photos

(1), (2), (6) et (9) : Vita Brevis, Thierry Knauff / Les Films du Sablier

(3) Louisiana Story, Robert Flaherty (1948)

(4) L’Enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski (1962)

(5) Dimanche, Edmond Bernhard (1963)

(7) Vers sept heures du matin, Christian Dotremont (1978)

(8) Foules, Henri Michaux (1972)

 

À l’à-pic exact (un dernier effet de lumière)

« On ne sait pas dans quelle ville se passe la scène, mais dès qu’on voit ce recoin de fenêtre, la table en formica dans l’angle des rideaux aux plis épais qui sentent la cigarette et la bière, on sait que ce bar en Pennsylvanie est à l’à-pic exact du malheur, pas un malheur plein d’emphase, pas un malheur grandiose agrafé à l’Histoire, non, un malheur fade qui a l’odeur d’un tissu à carreaux pendu aux fenêtres d’un café de province. »

« Et sans doute, par un jour de vive lumière, un de ces jours immobiles et radieux, elle s’était tenue comme Clarissa Dalloway à quinze ans, « songeuse au milieu des légumes », espérant sous le ciel, observant les oiseaux dans l’air vif d’un glorieux matin de printemps, confondant ce court instant d’effusion avec la promesse du bonheur définitif. »

 

« Le terrain le plus vague, le lieu le plus aigri, le plus délaissé, peut parvenir à tromper l’effroi dans un dernier trucage, et il suffit d’un caillou sachant retenir la grâce immatérielle d’un couchant pour que la tristesse, l’ignorance et la déception s’apaisent provisoirement dans un dernier effet de lumière. »

Supplément à la vie de Barbara Loden, Nathalie Léger

Captures : Wanda, Barbara Loden (1970)