La fin de l’été (au secret)

le secret

.

Longuement s’écoule

la lie de l’été

aux pores pâlis

des errements

fussent-ils révolus

dans le temps dit-on

tout revient la traversée

continue cette trahison

on bat le rappel

des signaux contraires

déferrés au manque

l’évidence est une tanière

une solitude vorace

sous les apparences

de la dénudation

la surface

du visible confond

la peau dans la sensation

et la pensée

conduite à sa limite

aveugle de clarté

retourne au secret

.

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Hadriatique

.

Je rêve d’un amour pareil à la mer

Un enveloppement total

Et continu le corps rencontré

Saisi de partout porté et soutenu

Dans l’extase cependant que libre

Par la nage de se mouvoir

Loin des rivages connus

Et dans cet abîme descendre

M’enfoncer suivant le désir

D’une autre connaissance

Au frôlement d’une faune invisible

Je rêve de la mer

Étreinte absolue

Jusqu’à la dissolution

De la peau terrain originaire

Où le corps se différencie

De cela qui l’atteint

A l’acmé de la sensation

L’horizon chavire là-bas

Loin du littoral assermenté

Aux terres raisonnables

Je m’en vais jusqu’à la noyade

Voie seule

Indiscernable à l’accession

De cet au-delà qu’est l’amour

.

– la douceur –

Moi aussi maintenant je devais présenter cette apparence éperdue.

(Jonathan Littell, Une vieille histoire)

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.

et soudain c’est la douceur

comme venue se poser là

où ça blesse

un mot un pan de peau

à l’ourlet des lèvres

sans égard sans

projet

un possible frôlement

avant de se transporter

ailleurs je le sais

sauf à discerner

accueillir par la voix

les yeux l’ouïe

sa part de folie

sa part d’invention

de désastre et d’ennui

peut-il encore s’étendre

l’espace

où rêveuse s’installe

l’émotion sans s’amoindrir

fût-elle alors

renvoyée à son origine

comme

dépossédée d’elle-même

la douceur serait

en cet espace je le vois

éperdument souveraine

.

 

Uccello, uccello !

à chaque déconvenue sa prophétie

dont ayant fui

le tracé nous scrute

sans autre densité

que la vigilance

de notre œuvre contraire

 ce geste

de restitution

dans la continuité de la perte

 signe cercle des cercles

l’invétéré de toute croyance

espaces réticents

nous nous sentons

au bord du réel

à l’enfreindre

 pensivement

libres

Introversion de l’eau (dans la peinture d’Egon Schiele)

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Le Danube, pour Egon Schiele, n’a pas d’aura particulière. Son lent débit glacé, son tempérament égal, pas plus qu’ils ne délivrent un reflet exact, ne surpassent, aux yeux de l’artiste, l’attrait du sang qui bouillonne et des nerfs. Le Danube de Schiele est ce sillon dur, cette voie d’accès murée, ce tracé dédaigneux du paysage qui, en deux points limite, relie la petite ville de Tulln qui le vit naître en 1890, à Vienne où vint le cueillir, à l’âge de vingt-huit ans, une mort précoce.

Peints ou dessinés, les sujets de Schiele ne varient guère, virent à l’obsession. Figures anatomiques prenant des poses acrobatiques, villes aux maisons bien serrées, végétation maigre, plaines décharnées.

Au sein d’une œuvre relativement homogène, les corps et les décors sont dissociés, mis en concurrence. Voici deux systèmes autonomes et analogues, qui obéissent à des rythmes distincts. Voici deux systèmes jumeaux mais dissonants. Guéri des excès dont les corps sont affectés, les paysages posent en gisant, plats, étirés, très calmes. Corps et décors pourtant disent la même solitude. C’est la solitude qui les arrache les uns aux autres. Le corps, saisi dans une éructation muette, se dresse en diable, souffrant, ou souffert. Seul, désarticulé. Le paysage, par nappes horizontales, se dresse lui aussi, tel un rempart. Seul, désert.

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Le fleuve y paraît méconnaissable. Epais ruban, opaque, grisâtre, le fleuve pourrait être du ciel, de la terre, un mur.

L’eau en tant qu’élément n’est pas traitée comme telle, c’est-à-dire sensuellement, dans sa fluidité ou sa transparence. Une surface métallique a les mêmes capacités optiques.

Démystifiée, dénaturée, l’eau imite ce qui l’entoure, et s’en différencie par la couleur seulement. S’il s’agit d’une ville, l’eau s’empare de sa structure fragmentée, la dureté de la brique moins la couleur ; s’agissant de rochers, la sauvagerie de l’eau leur doit tout. Fleuve urbain, torrent de pierres : l’eau emmagasine les reliefs et les étale.

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L’eau est sans profondeur, sans intimité.

Les étoffes qui couvrent fugitivement les figures humaines connaissent un sort semblable. Jupes, draps et chemises sont plus que froissés : amidonnés. Ces fluides manqués, ces tissus alourdis, toute cette dureté se plisse, se fissure, se crevasse. C’est une dramaturgie de l’empêchement dont sourd la révolte. Schiele saisit la vie dans sa crispation intenable, dernier avertissement avant la crise. L’explosion, tout juste encore contenue, est imminente.

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