Introversion de l’eau (dans la peinture d’Egon Schiele)

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Le Danube, pour Egon Schiele, n’a pas d’aura particulière. Son lent débit glacé, son tempérament égal, pas plus qu’ils ne délivrent un reflet exact, ne surpassent, aux yeux de l’artiste, l’attrait du sang qui bouillonne et des nerfs. Le Danube de Schiele est ce sillon dur, cette voie d’accès murée, ce tracé dédaigneux du paysage qui, en deux points limite, relie la petite ville de Tulln qui le vit naître en 1890, à Vienne où vint le cueillir, à l’âge de vingt-huit ans, une mort précoce.

Peints ou dessinés, les sujets de Schiele ne varient guère, virent à l’obsession. Figures anatomiques prenant des poses acrobatiques, villes aux maisons bien serrées, végétation maigre, plaines décharnées.

Au sein d’une œuvre relativement homogène, les corps et les décors sont dissociés, mis en concurrence. Voici deux systèmes autonomes et analogues, qui obéissent à des rythmes distincts. Voici deux systèmes jumeaux mais dissonants. Guéri des excès dont les corps sont affectés, les paysages posent en gisant, plats, étirés, très calmes. Corps et décors pourtant disent la même solitude. C’est la solitude qui les arrache les uns aux autres. Le corps, saisi dans une éructation muette, se dresse en diable, souffrant, ou souffert. Seul, désarticulé. Le paysage, par nappes horizontales, se dresse lui aussi, tel un rempart. Seul, désert.

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Le fleuve y paraît méconnaissable. Epais ruban, opaque, grisâtre, le fleuve pourrait être du ciel, de la terre, un mur.

L’eau en tant qu’élément n’est pas traitée comme telle, c’est-à-dire sensuellement, dans sa fluidité ou sa transparence. Une surface métallique a les mêmes capacités optiques.

Démystifiée, dénaturée, l’eau imite ce qui l’entoure, et s’en différencie par la couleur seulement. S’il s’agit d’une ville, l’eau s’empare de sa structure fragmentée, la dureté de la brique moins la couleur ; s’agissant de rochers, la sauvagerie de l’eau leur doit tout. Fleuve urbain, torrent de pierres : l’eau emmagasine les reliefs et les étale.

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L’eau est sans profondeur, sans intimité.

Les étoffes qui couvrent fugitivement les figures humaines connaissent un sort semblable. Jupes, draps et chemises sont plus que froissés : amidonnés. Ces fluides manqués, ces tissus alourdis, toute cette dureté se plisse, se fissure, se crevasse. C’est une dramaturgie de l’empêchement dont sourd la révolte. Schiele saisit la vie dans sa crispation intenable, dernier avertissement avant la crise. L’explosion, tout juste encore contenue, est imminente.

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– hier transi ne fait qu’attendre –

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hier transi ne fait qu’attendre

exactement vide

plaines molles non figuratives

sol mat

dépaysement abstrait

file ainsi faite

l’addition grégaire

–  moindre relique

moindre perspective –

blason de signes

béante photographie

tonnante vitrine

tout ce qui

forclos

invite

au recensement

 des mots efforcés

qu’intéresse

le sentiment

forteresse

laissant ivre

le vivre ouvert

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peinture : Zao Wou-Ki (détail)

Sans reprise

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Un cinéaste ôte de son film tout signe de commencement. Le gris des façades file en minutes l’heure d’un jour épais, coriace ; les repas se prennent au hasard ;  le sommeil cueille les corps quand ils y tombent ; la nuit s’étale, suspension lâche d’une luminosité molle. Il n’y a pas d’apparitions, les gens se font à mesure qu’ils se défont, dans une continuité indifférente. Ils passent, se longent eux-mêmes, ce sont des passants. Voilà du monde l’immédiat, quelques figures crayonnées flottant dans un aquarium aux confins qui s’ignorent, le cinéma qui refuse de mentir. Faute d’un cadre visible on demande au spectateur de se faire trou de serrure. Libre à lui d’en jouir en voyeur ou en philosophe, l’un n’exclut pas l’autre. A moins que cela ne suffise, auquel cas le cinéma capte effectivement le réel, à s’y méprendre.

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Capture : Andrei Roublev, Tarkovski

– scène de chasse en forêt, la tristesse –

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La tristesse pourrait se présenter ainsi. Une scène de chasse en forêt.

Ainsi, encore, se déroulerait-elle, dans le verbe. Muant, en lui, hôte d’une digne traîtrise. Jusqu’à ce que, se sentant, un jour, écartée, elle aboie. C’est que, le désespoir, ordinaire de son style, la porterait en trop grande estime, l’imitant, la flattant, à s’y méprendre. Moule servile, doigt et deuil conjoints. A force de regarder en arrière, elle voudrait au moins fuir cela, ce désespoir collant, trop proche, trop semblable à elle, étouffant. Hors de lui, hors d’elle éperdue, elle courrait. D’une ombre à l’autre, écume, sous les feuilles plus nombreuses, jeune, de plus en plus neuve. Et là, qui parle ? Qui, d’une ligne défaite, s’écoute à peine, se détache, s’arrache ?

Sur ce terrain ne poussent que des cris. Rouges, verts, poisseux, ils bondissent. Une seule plainte, enfant exhaustive, ô merveille. Aussitôt, terrassée. Ainsi sert la vigueur.

En vient une seconde, non moins valeureuse, outrageusement belle. Puis une troisième, encore. Rien ne dépasse, unique, la stricte monstruosité du temps. Rien, sinon sans voix.

Fuir, est-ce quitté comme chambre, son lit fait de larmes ?

Ce point culminant, atteint, ces flammes dévalées, cimes de plus en plus ouvertes. A s’y répandre, par gorgées matrimoniales, la souffrance est bue. D’autres larmes, tombant cette fois, comme des lèvres, attendent d’être cueillies. Les joues fleurissent. Mordues au sang par la meute excessive.

La visibilité qu’elles offrent, les larmes, coule, légendaire. Mieux qu’une trêve recelant son devenir, elle se découvre. Ses motifs sont transparents.

Où le ruissellement vide le verbe, hérétique. Les proies gisent, bientôt dépecées. Inconsommable, qui a faim de cette chair-là ?

Lorsque la partie s’achève, indécise, jonchée de vertiges et d’odeurs fauves, la vision crève. Dehors, comme rien, l’air la dissipe.

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Paolo Uccello, La Chasse, 1470. Huile sur toile

– comme de voir –

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Enfoncement de sentir

Davantage encore qu’avant

Guise du peu de nous avéré

Le cœur est atteint

A voir comme d’en mourir

Témoin brutal

De ne croire autrement

Penser plus qu’extraire

Cela de soi-même

Reste un halo

Rejet égorgé

Il coule se clôt

Encre et se noie

Et tant il en est

Comme du regard

Fui des choses

Teint en veille, brûlé, pâli

L’actuel culmine

En sa propre asphyxie

Nuit sinon de jouir

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