Les larmes gourmandes de la pâtissière

Une pâte bien lisse, soigneusement foncée dans un moule profond. Vient s’y déposer en couches voluptueuses une crème épaisse, qui offre un coussin moelleux à d’abondantes poignées de fruits. Il suffit alors de mettre le plat au four et de laisser la chaleur dorer la croûte et caraméliser les sucres.

Le résultat : les meilleures tartes de la région – mais en anglais on dit pie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose -, des douceurs uniques, portant des noms aussi intrigants que I-don’t-want-a-baby-pie, fall-in-love-pie, no-money-no-hope-pie… La pâtisserie comme journal intime, expression originale des états d’âme de Jenna, jeune serveuse au fin fond de nulle part, désastreusement mariée, figée dans la tristesse et l’inertie de sa condition. Waitress – c’est le titre du film – enrobe un sujet grave, une grossesse non-souhaitée, dans des rubans de crème douce-amère, des nuages de couleurs acidulées, des décors légèrement kitsch posés comme un coin de sourire au bord d’une histoire qui ne veut surtout pas se prendre trop au sérieux. Tiens ! ça me rappelle, sur le même thème mais dans un contexte différent, un autre film vu récemment, Juno… Deux films attachants, tendres et cruels, délicatement amers comme un gâteau au thé vert. Deux actrices merveilleuses, pas spécialement connues, au jeu fragile mais déterminé, tout en nuances et intériorisation. Peut-être Jenna me touche-t-elle davantage, un peu tombée du cadre, années 50, féminine et trop douce, toute à sa passion créatrice.

Keri Russel

Déjà sombre, Waitress porte le deuil de sa réalisatrice, Adrienne Shelly, actrice d’un temps pour Hal Hartley, ici adorable serveuse Dawn, décédée peu après le tournage…

Quelques petites remarques judicieuses et disparates :

– les nombreuses scènes dédiées à la confection des pies dégagent une sensualité extrême. Malgré tout, les pâtisseries sont, comment dire, américaines… trop riches, trop colorées… mais, d’une certaine façon, le cinéma les rend voluptueuses.

– je vous déconseille de pétrir la pâte brisée comme on voit Jenna le faire. Un massacre pâtissier, rien de moins, qui compromet autant la texture que la tenue de la pâte.

– Le tableau du métier est (heureusement) idéalisé. En réalité, cela implique une telle démultiplication des ingrédients, manipulés par dizaines de kilos, que le travail en devient non seulement physique, mais aussi très répétitif. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le récit d’une jeune femme qui, après de brillantes études, décide de suivre sa vocation et de s’inscrire à un atelier de pâtisserie.

– Jenna est une pâtissière non consommatrice : on ne la voit jamais manger ce qu’elle prépare. Son bonheur, c’est apparemment de régaler les autres. A l’inverse, il y a ce personnage incarné par Norah Jones dans My Blueberry Nights, dernier film de Wong Kar Wai, qui dévore des pies amoureusement préparés pour elle (donnant lieu, à mon avis, aux seules scènes intéressantes du film…)

Waitress, d’Adrienne Shelly, avec Keri Russel

Juno, de Jason Reitman, avec Ellen Page (VJ0124)

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