Clavier intempéré

Partition intime, intelligible pourtant secrète, chacun déchiffre sa musique et nul ne l’entend telle qu’elle a été créée, dans l’événement ou le souvenir, en rêve ou comme témoignage,  flux de la vie  capturé dans le son.

De Janacek, on connaît de troublants opéras et deux quatuors si vibrants qu’on s’étonne qu’une simple musique de chambre puisse rayonner aussi loin sans jamais s’enfermer, ni même se poser en quelque lieu que ce soit, encore moins dans une chambre. C’est que, pour lui, la musique est avant tout langage. Suivant la tendance de l’époque, Janacek a longuement étudié les musiques traditionnelles de son pays,  mélodies articulées sur le discours oral, vives et naturelles comme une conversation, épousant le rythme particulier du tchèque, son accent tonique, ses couleurs, ses contrastes. Impatient, fébrile, Janacek travaille vite, dans l’urgence ; cette transposition de la langue en chansons s’impose comme une façon évidente de convertir  en musique une idée, un moment, une émotion. Cette approche est à l’origine d’un style inimitable, enthousiaste jusque dans sa tristesse, qui fait danser la mélancolie, sursaute et secoue ce désespoir que l’on croit faussement immobile. Seule est visée  la vérité dans l’expression, l’intensité de l’émotion pure. Manifeste dans toute l’œuvre, ce traitement s’applique également à ces quelques pièces écrites pour le piano. Sans doute imagine-t-on difficilement qu’un clavier puisse se substituer à la voix humaine, embrasser le désordre et la compulsion qui caractérisent le travail de Janacek. Il est vrai qu’il transforme le piano, qu’il le subjugue. Loin du lyrisme romantique, indifférent à la narration, il soumet l’instrument aux débordements de sa sensibilité, avec une vigueur qui exclut tout repos. Il y a, en particulier,  la sonate 1 X 1905, écrite sur le vif après la mort d’un ouvrier lors d’une manifestation : les notes déferlent, se rétractent quand on s’attend à ce qu’elles se précipitent, s’élèvent encore sans rien achever, se battent et s’étreignent – transposition directe de l’événement ou abstraction ouverte aux lectures les plus contrastées, Janacek, sans craindre la distorsion, affranchit, brise les structures. Il déclenche, sans maîtrise ni retenue puis il se détourne et regarde ailleurs.

Jamais je n’avais encore entendu parler d’elle, et c’est par Michael Rudy que je m’étais initiée au piano de Janacek. Mais Hélène Couvert m’a étonnée, ravie, émue.  Son toucher semble en connivence refléter la lumière, creuser l’ombre, comprendre la contradiction, devancer la rechute.

Leos Janacek, Pièces pour piano, Hélène Couvert.

A lire aussi sur Janacek : De la maison des morts

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Une réflexion sur “Clavier intempéré

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