Arrêt sur images

Publié dans Opinions, documentaire, télévision avec des tags , , , , , , , , le juillet 9, 2009 par krotchka

“Lorsque la conscience fait l’objet d’une exploitation industrielle systématique, l’amour de soi est détruit.”

“Une image n’atteint le spectateur que dans la mesure où il la projette, c’est-à-dire où il l’attend. Et pourtant, pour qu’il s’en trouve affecté, l’image qu’il attend doit le surprendre, c’est-à-dire être pour lui inattendue…”

Bernard Stiegler, De la misère symbolique.

Irais-je jusqu’à prétendre que la télévision ne devient intéressante qu’à partir du moment où on la voit sans la regarder ? N’étant plus abonnée au câble depuis des années, je ne peux me prévaloir d’un rapport direct avec ce média, sans pour autant lui être totalement étrangère. Il subsiste un attachement qui remonte à l’enfance et à l’adolescence, mais cette relation lointaine et, à l’époque déjà limitée, n’a pas valeur de culture télévisuelle. Par contre, pour nuancer, mon temps de cerveau disponible a fâcheusement tendance à s’évider devant un écran d’ordinateur… Justement, l’un mis dans l’autre résulte en une certaine addiction, comparable, j’imagine, à celle qu’induit un usage intensif de la télévision, pour un site – c’est un comble – consacré à la critique des médias. Il s’agit d’Arrêt sur images, autrefois diffusé à la télévision, sur la Cinq, et transféré sur le net après suppression en 2007.

Fondé par Daniel Schneidermann, Arrêt sur images propose une relecture régulière des discours qui « font » l’actualité (des médias français essentiellement) : photos, reportages, documentaires, articles, interviews, etc. Ces analyses prennent la forme d’articles quotidiens et d’émissions hebdomadaires, dont la principale, Arrêt sur images, est dirigée par Daniel Schneidermann en personne. L’avantage d’une diffusion internet est qu’elle n’est pas tributaire d’un horaire, les archives restant bien sûr toujours disponibles.

Il s’agit donc d’un débat centré sur un sujet d’actualité. Subtilité : on ne discute pas de l’information en tant que telle, mais de la façon dont elle est rapportée par les médias. Quelques exemples récents : twitter  comme première source d’information des journalistes lors des émeutes qui ont succédé  l’élection d’Ahmadinejad en Iran ; les critiques adressées à Yann Arthus-Bertrand quant au financement de son documentaire Home par le groupe Pinault Printemps Redoute ; le trucage des photos de presse suite au prix Paris Match récompensant un faux reportage vrai canular d’étudiants. Je garde en mémoire la venue d’Alain Finkielkraut, invité à défendre son rejet radical d’internet. A noter la qualité des commentaires sur le forum qui, après ce mémorable affrontement, ont généré un passionnant décorticage du discours même de Finkielfraut. En effet, le philosophe s’ingénie à se référer, dans sa critique d’internet, à la « raréfaction du discours » telle que l’a théorisée Foucault. Un internaute s’applique à démontrer l’abus que représente cet argument en ce qu’il contredit fondamentalement la démarche intellectuelle de son auteur.  La dynamique du forum reflète celle du débat.

Il y aurait énormément à dire sur ces émissions, toujours très riches, brillamment menées par Daniel Schneidermann, qui, cordial et décontracté, malicieux, caustique, grave, drôle, apparaît comme ce qu’un homme de « télévision » peut offrir de mieux en matière d’élégance intellectuelle. Surtout, c’est là un travail sur les contenus, les discours, les images – indispensable aujourd’hui pour décrypter le monde tel qu’on nous le présente, affiner le regard que l’on porte ensuite sur l’information. A une moindre échelle, la version écrite du site propose des compte-rendus critiques d’articles de presse qui comparent, analysent, ironisent (par exemple l’interview de Frédéric Mitterand parue dans Match : un régal de connivence entre média et politique). Je serais presque tentée de dire qu’Arrêt sur image fait seulement du vrai travail de journaliste. A côté de l’émission principale s’en trouvent deux autres, de mon point de vue moins intéressantes. La ligne jaune : présenté par Guy Birenbaum, le programme sonde « la ligne jaune (mince) entre le dicible et l’indicible, entre le solide et l’invérifié, entre le lieu commun et le tabou.». La qualité ici dépend du thème, des invités…  Enfin une émission littéraire, Dans le texte, sur laquelle je ne me prononce pas. Invités exceptionnels (je pense à Pierre Michon) mais présentatrice insupportable (avis personnel).

Arrêt sur images est certes un site payant (3 euros/mois ou 30 euros/an, 12 euros pour les étudiants et les précaires) : c’est très bien. En parlant de médias subordonnés au pouvoir (sous toutes ses formes), les sites payants comme celui-ci, ou encore Médiapart (Edwy Plenel), sont la garantie d’une information indépendante. Pas d’annonceurs à satisfaire, pas d’autocensure pour devancer l’ire des politiques. Et un contenu réellement à la hauteur.

Le site d’Arrêt sur images.

Debussy : du désir à l’écriture

Publié dans musique avec des tags , , , , , , , le juillet 7, 2009 par krotchka

« … la musique commence là où la parole est impuissante à exprimer ; la musique est écrite pour l’inexprimable ; je voudrais qu’elle eût l’air de sortir de l’ombre et que, par instants, elle y rentrât ; que toujours elle fût discrète… » Claude Debussy

… là où la parole est impuissante à exprimer…: ne pas tenter de traduire, ne pas transcrire. Ce qui, en général, est préférable pour tout discours sur la musique, devient, avec Debussy, un impératif . Il n’y a pas d’équivalence possible entre le verbe et la musique, ce sont deux langages distincts. Séparés en substance, ils ne révèlent pas le même contenu ; au mieux, ils se complètent. Le commentaire dilate et creuse l’interstice entre musique et verbe. Il aménage une zone hybride de re-création poétique. Ainsi défini, le commentaire offre un espace de confort, une liberté cependant tributaire de ses sources et de leur valeur intrinsèque. Écrire sur la musique revient à recréer celle-ci à travers soi, à en capter les effets intellectuels, organiques, émotionnels, pour les réexprimer avec une intensité équivalente.

Debussy, par son écriture, légitime cette démarche voire – il  ne laisse pas d’alternative : avec tact, il esquisse lui-même le commentaire, ébauche le travail de l’auditeur. Sur la partition, le titre d’un morceau apparaît à la fin de celui-ci. Déjà ce n’est presque plus un titre, plutôt un début d’interprétation, un clin d’œil, une ligne écrite à prendre au vol, amorce de cadavre exquis ou  invitation au voyage… Sur la partition des Préludes, on lit « Danseuses de Delphes», « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir », « Des pas sur la neige », « Ce qu’a vu le vent d’Ouest »… Nulle nécessité dans ces images, mais une furtive suggestion. Jamais Debussy ne dicte, n’impose sa vision. Il sait pourtant que lorsque la musique s’arrête, elle ne s’interrompt pas aussitôt dans l’esprit de l’auditeur. Puisque les notes perdurent, autant saisir leur écho, se l’approprier par la mémoire et l’imagination. La jouissance de l’écoute croît avec la capacité d’en initier le désir.

Cette lecture, assurément très intime, gagne à s’augmenter d’un léger éclairage technique. L’art de Debussy est celui d’un musicien exceptionnel, créateur de formes et de contenus singuliers. Non pas subordonnés à un langage commun mais au service d’une sensibilité unique, l’harmonie, le timbre et la couleur transcendent leurs fonctions respectives. Et cet individualisme, en retour, stimule l’imagination de l’auditeur. S’il subsiste encore des règles, elles ne sont là qu’en tant que traces. Leur référent éloigné ne perturbe pas leur déploiement. La durée, le rythme, et tous ces éléments qui structurent le corps d’un morceau font ici exactement le contraire : ils atomisent. Vieux rêve de l’unité dans la multiplicité. Chaque morceau résulte d’un agglomérat de cellules sonores qui dansent les unes avec les autres, s’étreignent, s’écartent pour former, en pleine lumière, des particules d’un genre nouveau: les bulles de silence. Et voilà que, pour rendre compte d’un phénomène sonore, je ne puis faire autrement que recourir encore à des images. Debussy a le don de susciter les synesthésies : les parfums, les couleurs et les sons se répondent… « La cathédrale engloutie » est une peinture vibrante, une narration tragique (la légende d’Ys), une idée sensuelle. Peu d’artistes parviennent à ce niveau où l’abstraction ne reflète plus mais signifie encore.

Ce que le pianiste brésilien Nelson Freire nous offre sur ce disque n’est qu’un infime aperçu, une petite bouchée absolument exquise dont le seul tort est d’exciter les sens, de donner faim. Préludes, Esquisses, Clair de Lune : c’est bien, comme programme, mais loin de suffire.  Après, il faut plonger à pleines mains dans le trésor des archives : retrouver Michelangeli pour une approche rigoureuse, s’émouvoir de la lecture romantique de Sanson François, quitter l’œuvre pianistique pour découvrir la musique de chambre, poursuivre avec les poèmes symphoniques, La Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune, sans oublier l’opéra Pelleas et Mélisande… De ces sonorités translucides, infiniment souples et graciles, on ne craindra jamais de se lasser. On prendra le temps de percevoir le détail, la finesse du maillage, on goûtera le ravissement de recevoir ensemble la sensation et l’émotion, il s’en faudra de peu que l’on ne donne entièrement raison au philosophe épris de musique*, qui s’extasiait  « Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je m’aperçois en dessous de moi-même, maintenant un dieu danse en moi. »

Claude Debussy (1862-1918), Nelson Freire (piano)

Arturo Benedetti Michelangeli

Samson François

Discographie de Claude Debussy à la médiathèque

* Nietszche bien sûr.

En ville, partout je vois de la chair.

Publié dans Fractions avec des tags , , , , , , , le juillet 5, 2009 par krotchka

… car ce qui arrive au langage n’arrive pas au discours : ce qui « arrive », ce qui « s’en va », la faille des deux bords, l’interstice de la jouissance, se produit dans le volume des langages, dans l’énonciation, non dans la suite des énoncés : ne pas dévorer, ne pas avaler, mais brouter, tordre avec minutie…(Roland Barthes, Le plaisir du texte).

Entre un espace ouvert, anarchique mais infini, et une salle d’exposition dépourvue de fenêtres, dont la surface se découpe en cellules plus petites, intelligibles et identiques à elles-mêmes, je choisis le grand air, le désordre, le toujours autre. N’étant pas une personne de référence, je concède en cela ne pas mériter du lecteur sa confiance.

Cela fait quelques jours que règnent, mats comme l’ennui, le soleil et sa chaleur uniformes.

En ville. Il y a peu de monde, c’est une lacune, c’est un apaisement. La crasse sur les trottoirs, la laideur des vitrines en sont rehaussées. J’évite de regarder les gens, sans doute parce que je sais qu’une fille seule attire l’attention. Mes yeux se bloquent au niveau des corps qui traversent mon champ visuel par agrégats denses ou distincts ; envisagés sous cet angle, ils découpent  l’espace de géométries mutantes, irrégulières, avec des vides difficiles à interpréter dans une matière compacte sans cesse en mouvement. Beaucoup de  couleurs criardes desquelles déborde une chair brune qui rappelle la nourriture exposée sur les étals. Les tourbillons de glace pastel qui doivent donner envie de se rafraîchir la bouche, avec la possibilité de développer, au contact de cette onctuosité structurée en hauteur, une langue en turban aussi longue qu’un boa mais plus douce, capable de s’enrouler totalement autour de la crème pour se l’incorporer par osmose.  Les troncs massifs des kebabs suspendus, cylindres brunâtres de viandes cuites et pressées qui suppurent, suintent la graisse avec la vigueur de l’organe reconstitué, au musc douçâtre qui relance l’instinct carnassier, fait jaillir la salive sous les joues, invite à y planter ses dents – cela dans une suffocation des sens qui active la sueur. Osmose encore. Également bien rangés les fruits, cerises, fraises, abricots – ce serait injuste de ne pas mentionner leur présence – même si, en ville, milieu factice et frelaté, le naturel perd tout naturel, et laisse le synthétique submerger, s’égoutter sur une peau déjà défraîchie ; le fruit – sphère arrondie, luisante, insipide, concentré de sucre aux teintes vives comme du vernis – prend  l’aspect du plastique. Osmose…

Expulser la matière du dedans au dehors, et inversement.

Arvo Pärt

Publié dans musique avec des tags , , , , , , le juillet 3, 2009 par krotchka

Première page du texte de Kanon Pokajanen, en slavon,
forme ancienne graphique et orale du russe, qui subsiste dans
 la liturgie orthodoxe.

Aussi partiale que soit la qualification d’un style, on pourrait tenter de définir ainsi celui d’Arvo Pärt : ce serait la musique telle qu’on la forme en songe.

Vieillissante à mesure qu’elle se crée, lointaine, l’œuvre d’Arvo Pärt semble charrier la poussière d’un passé ou d’un ailleurs improbables, qu’elle évoque avec un sentiment de perte. Elle se développe dans un état d’apesanteur, de non-être, ou bien – parce que la musique commence et finit par l’écriture, qui la fige et lui donne consistance – dans le souvenir, de loin, au-delà de l’abîme qui, au réveil, se creuse entre la matière du rêve et ce que l’on en retient. Le son semble épuisé, comme s’il avait dû franchir une distance infinie, il est maigre, décharné, assourdi. Sa pauvreté peut incommoder autant que toucher, naturellement. En écoutant les sombres litanies du compositeur estonien, on peut refuser leur simplicité, refuser de croire que leur ténuité tient pour une ténuité plus profonde, imperceptible, mais le contraire, sinon simultanément, reste possible. Pour ces choses-là nul n’est juge.

Choisissons de la suivre quelques instants, tentons, en marge, de tracer le cheminement spirituel d’un compositeur qui, après s’être initié à la musique sérielle, et s’être prêté sans génie aux exercices de collages sonores en vogue dans les années soixante, rentre en lui-même, et s’arrête pendant dix ans. Lorsqu’il recommence à composer, on dirait qu’il est transformé, ou, plus justement, qu’il s’est trouvé : c’est par une voie adverse, révolue, délaissée, qu’il renoue avec l’écriture. Des polyphonies aux épures grégoriennes, il puise aux sources du chant chrétien, n’en conserve qu’une structure dénudée pour y poser quelques notes, leur imprimer une résonance (tintinabulation). Ainsi, loin d’investir le champ des innovations sonores, le style d’Arvo Pärt tend surtout à exprimer une démarche spirituelle, une « conversion » telle qu’elle se conçoit spécifiquement dans la culture slave (Tolstoï ou Dostoïevski), c’est-à-dire une rupture violente, exaltée, d’avec la « tiédeur » (selon l’Apocalypse … parce que vous êtes tièdes, je vous vomirai…), un embrasement soudain de l’être tout entier pour la chose religieuse, déraisonnable, excessif, passionné – se tourner vers Dieu comme on tombe amoureux. Afficher sa foi, en Union Soviétique, est une transgression. En 1980 le compositeur quitte l’Estonie pour l’Autriche, et rencontre le succès à l’étranger. « Für Alina », « Fratres », « Tabula Rasa » : ses premières œuvres sans doute, demeurent les plus belles.

Depuis lors, le style d’Arvo Pärt, modulé sur sa substance même, calme et relativement statique, a peu évolué. In Principio, son dernier opus, n’émerveille en rien ceux qui ne se lassent pas d’écouter les œuvres plus anciennes. La plage titre, cependant, offre à la partition un des plus beaux passages de la Bible, dont la force métaphysique révèle l’héritage platonicien de la religion judéo-chrétienne : il s’agit du prologue de l’Evangile Selon saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. (…) En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise. (…) Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous». In Principio repose sur un choix d’intensité. La musique n’est pas l’illustration du texte, ensemble ils fondent une architecture abstraite qui agit par renforcement. Répétition de notes transpercées de paroxysmes : on ne peut s’empêcher de penser que la spiritualité, pour Arvo Pärt, n’est que sentiment. A cette émotion absolue, tendue vers un idéal, la musique se consacre sans réserve. Le reste du disque reprend les compositions des dernières années, commandes de circonstances de qualité diverse.

Sans doute – en faisant abstraction d’une popularité trompeuse probablement différente des intentions de l’auteur – l’œuvre d’Arvo Pärt s’écrit-elle à contre-courant. En l’écoutant, il me vient en mémoire l’atmosphère étrange qui règne dans les églises orthodoxes. Dans la pénombre, à la lueur des bougies, les fidèles sont debout ou agenouillés – jamais assis – ils suivent avec ferveur le texte, en vieux slavon, psalmodié par les prêtres, les chants sont nombreux et très tristes. Ensuite, au moment de la communion, quelque chose a lieu, qui est bien près d’un événement mais aussi d’un phénomène, comme une illumination d’or mystique : c’est l’ouverture de l’iconostase, véritable déchirement spirituel qu’on ne peut vivre avec indifférence. Pendant toute la durée de l’eucharistie, dans les recoins de l’église, les baboushki – ces petites vieilles immémoriales, aux visages parcheminés, charbonneux, fendus d’une bouche édentée, où luisent comme des boutons d’étoiles leurs yeux omniscients, et qui vous arrêtent dans la rue pour vous vendre des fruits, des herbes sauvages, ou qui, accrochées à votre bras, formulent à votre égard d’inquiétantes prophéties avant de vous caresser la joue de leurs doigts tordus – trottinent silencieusement d’icône en icône, s’agenouillent et se signent à maintes reprises, avec une grâce incongrue pour des corps aussi minuscules, que ni la scoliose ni le feuilletage compliqué des étoffes dont elles se drapent ne semblent entraver. Certes ces visions de Russie témoignent d’un lieu clos, sur lequel le temps n’a pas de prise, mais il en va de même, selon moi, des compositions d’Arvo Pärt. Leur évidente euphonie induit des jugements hâtifs, les faisant paraître  creuses autant que lisses. Cependant, sans rencontrer jamais ce pour quoi elles témoignent, on peut s’abandonner au chemin d’émotion qu’elles tracent, de la musique telle qu’on la forme en songe – à une religion elle aussi rêvée.

Discographie sélective d’Arvo Pärt :

Für Alina (quelques minutes de piano, simple, dépouillé – répété jusqu’à l’obsession dans le film Gerry, de Gus Van Sant.)

Kanon Pokajanen (liturgie du repentir et de la lumière, chantée en slavon)

Tabula Rasa (Fratres, Cantus in memoriam Benjamen Britten, piano et cordes : musique lancinante, hypnose sonore).

In Principio

J’ai tué ma mère

Publié dans cinéma avec des tags , , , , , le juillet 1, 2009 par krotchka
Xavier Dolan

L’âge peut avoir de l’importance. Il ne suffit pas de souffler, comme pour réclamer sournoisement l’indulgence du public, qu’il s’agit d’un premier film. Auparavant, on peut  être sensible aux détails : un jeune homme prénommé Antonin Rimbaud, des citations littéraires qui surgissent inopinément et s’inscrivent sur le haut de l’écran, un découpage soigné en séquences presque autonomes mais une chronologie très pointilleuse, des couleurs signifiantes, des cadrages scrupuleux. En un mot : un style appliqué, charmant. Après, à juste titre, on reconnaîtra que faire un film à vingt ans – voire moins : à dix-sept ans – mérite une certaine admiration.

Le ton et l’engagement émotionnel de l’acteur / réalisateur / scénariste Xavier Dolan trahissent l’inévitable côté autobiographique de l’histoire. J’ai tué ma mère assume d’emblée son je, tout en affichant, par l’humour ou la défocalisation, un recul salutaire. Hubert a seize ans, il ne supporte plus sa mère qui l’élève seule. Entre disputes et silences oppressés, exaspération mutuelle, dégoût et violence réprimée, cette cohabitation finit par les dénaturer l’un et l’autre. Séparément, ils sont sans doute acceptables ; ensemble ils se déforment. Tantôt Hubert enrage, tantôt il joue au petit garçon modèle. Qu’importe cela ne fonctionne pas. Ses fantasmes d’adolescents,  l’écriture,  la peinture  sont d’amers refuges, et l’amour est un réconfort aussi doux qu’angoissant : son homosexualité, pourtant bien vécue, reste un secret. Il ne s’agit pas seulement de décrire, mais de faire évoluer. La “crise”, moteur naturel de l’action, précipite Hubert dans des situations de plus en plus difficiles à gérer : déceptions, blessures d’amour propre, engueulades, humiliations publiques, fugues, pension… Et puis il y a cette rencontre lumineuse avec un professeur peu conventionnel, cette belle jeune femme, un peu perdue elle aussi – mère ou amante de substitution ? Enfin, Xavier Dolan ne commet pas l’erreur de réduire le personnage de la mère à sa fonction. Au contraire. Sa vie difficile, ses échecs, sa fatigue, ses petits bonheurs : tout est là, qui accompagne, exaspère son amour maladroit pour un fils qui, forcément, ne la comprend pas. Nul n’est coupable, mais le sentiment de culpabilité est présent de part et d’autre.

Anne Dorval

C’est évidemment un film d’apprentissage, mais c’est surtout un embryon de film d’auteur, trois fois primé à Cannes cette année, dans la sélection  de la Quinzaine des Réalisateurs. (En octobre, il sera présenté, en Belgique,  au FIFF). L’accent québecquois, assez déroutant dans la première demi-heure, devient vite familier. Le talent des acteurs oeuvre pour le côté réaliste d’un cinéma qui est tout à la fois stylisé, drôle, tragique, énervant, caricatural et nuancé. Oui, tout à la fois! Avec peu de moyens (difficile de trouver un financement quand on est jeune et inexpérimenté), Xavier Dolan manifeste un souci du détail qui frôle parfois le maniérisme, mais, par la juxtaposition d’éléments contrastés, il retrouve toujours son équilibre. D’autant que le titre J’ai tué ma mère distille tout au long du film une éprouvante inquiétude l’a-t-il réellement tuée ?

Nature morte au rideau écarlate

Publié dans Fractions avec des tags , , , , , , le juin 28, 2009 par krotchka

“Ainsi, à l’épaisseur des choses ne s’oppose qu’une exigence d’esprit, qui chaque jour rend les paroles plus coûteuses et plus urgent leur besoin.” (Francis Ponge, Proêmes).

Paper house d'Elis Stenman via Le Divan Fumoir Bohémien

Il y a là quelque chose qui me réconforte comme un rideau écarlate. L’essentiel se passe devant (dans la salle, bien sûr), et derrière (le décor, les acteurs, la pièce qui va se jouer). Question insidieuse  : où suis-je ? Devant ou derrière le rideau ? Sur scène ou dans le public ?

Je me suis levée de la chaise, j’ai pris la tasse de thé vide pour la nettoyer à la cuisine. Les traces de tanin laissent un voile brunâtre sur la porcelaine blanche. La saleté me dérange moins que ses marques visibles, uniquement parce que je suis chez moi, en sécurité, qu’il s’agit de ma tasse, dans laquelle je suis seule à boire. Ailleurs, l’hygiène me préoccupe exagérément ; je me méfie de la vaisselle anonyme, mise à la disposition, par exemple, de la communauté, dont la provenance n’est pas élucidée. Je suis consciente de la promiscuité qu’elle impose par l’intermédiaire de la bouche, des doigts, du souffle, de la salive. Dès qu’il s’agit d’objets quotidiens, familiers, l’esthétique l’emporte sur l’hygiène. La preuve : l’éponge vieillie dont je me sers pour les laver, qui dépose assurément plus de bactéries qu’elle n’en supprime d’autant que, pour ce genre de nettoyage ponctuel, je ne fais même pas couler l’eau chaude.

En m’éloignant de la table de travail, le compotier entre dans mon champ de vision. Paresseusement, contre les kiwis dont l’écorce ingrate dissimule une chair surnaturelle, contre les pommes aux pelures pâlies, les bananes vigoureuses et les sobres avocats, s’alanguissent trois magnifiques pêches, d’une couleur qui hésite, à force de reflets violacés, entre le bordeaux orangé et le brun cramoisi. A toute heure de la journée, sauf quand je suis plongée dans l’écriture et que mes sens accaparés se dénaturent, leur parfum capiteux ne manque pas de me tenter. Et comme la faim me taquine le ventre depuis un long moment, c’est sans la moindre hésitation que j’en prélève une, non sans les avoir toutes caressées, soupesées, humées, convaincue qu’en matière de fruits, il y a toujours un choix crucial à faire dont dépend la valeur de la consommation immédiate du fruit élu, et plus tard celle des fruits qui restent, à cause du risque de pourriture. C’est à mes yeux une offense de gâcher un fruit, de laisser se dégrader une pêche, merveille éphémère d’une saison unique. D’où me vient cette révérence superlative pour quelque chose d’aussi banal, je n’en sais rien, mais de tous les aliments que la nature met à notre disposition, le fruit me semble de loin le plus précieux (délectable).

Arrivée à la cuisine, je lave d’abord la tasse comme je l’ai dit, j’efface les répugnantes taches brunes, puis vient le tour de la pêche sur laquelle je fais couler un filet d’eau fraîche. J’observe avec attention la délicate métamorphose de la peau, du velours passant au satin, qui renonce à la douceur pour revêtir un aspect terrestre, plus accessible. Sa texture se rapproche de celle des lèvres, et la couleur aussi, de sorte que je ne crains pas d’y planter un couteau et de porter le morceau, ainsi séparé de la chair juteuse, à ma bouche. Je ressens un léger picotement, le sucre et l’acide réactivent les glandes salivaires, je suis assise à ne rien faire d’autre que manger une pêche, sauf que non, c’est faux, je traduis déjà mentalement cette dégustation en phrases, ce qui en annule, inévitablement, toute authenticité. Cette fois-ci je peux répondre avec certitude – et c’est très agréable de finir ainsi – je suis derrière le rideau écarlate, sur scène donc.

Revoir un film : l’écrit capture la mémoire.

Publié dans Je..., cinéma avec des tags , , , , , , le juin 25, 2009 par krotchka

Il arrive que mon travail de rédactrice pour la médiathèque contrevienne à certaines de mes habitudes. Oh ! intérieurement rien de grave, quelque disposition sans gravité, un comportement de routine, établi au fil des années, à mi-chemin entre  préférence et inertie.  Par exemple, ceci : voir un film pour lequel je n’ai, a priori, aucune affinité. Appréhension rarement confirmée :  les déceptions effectives sont naturellement plus rares et moins marquantes que leur contraire, le ravissement de l’inattendu, la joie d’être détrompée. Je pense toutefois que cette légère violence à l’encontre de ce que je crois aimer, comme dans tout autre domaine de l’existence qu’il m’incombe de découvrir, je l’aurais éprouvée sans le concours de la médiathèque. Après tout, sur quoi peut-on se fonder pour évaluer l’intérêt potentiel d’une œuvre ? Sur la critique, la rumeur, les noms, les images ? Sur soi-même ? Un désir, une humeur : jamais rien de solide.

Me contrarie davantage l’obligation de revoir un film – surtout apprécié. Par superstition autant que par déférence, j’ai toujours évité de soumettre à la reprise mes éblouissements. Quitte à rester sur ma faim. Quant aux expériences moins mémorables, fades ou distrayantes, la réitération risque de les éteindre tout à fait, de les associer désormais à l’ennui plutôt qu’à un “bon moment”. Pour cette raison, je ne possède pas de dvd, même si, d’évidence, j’ai tout ce qu’il me faut à la médiathèque (de nombreux collègues ont une impressionnante collection privée  de média). La mémoire me suffit. Ce que j’aime, je le “possède” intérieurement. Là le film passe et repasse, en désordre, modifié, subjectif. Bien sûr, pour le travail, je pourrais écrire sur ce fonds intime, oser l’imprécision, risquer l’ellipse, le refoulement… D’autant qu’entre la diffusion au cinéma et l’édition du dvd, il n’y a qu’un écart d’à peine quelques mois. Justement, c’est un problème supplémentaire. Sur ce blog, profitant du surcroît d’inspiration qu’offre l’enthousiasme ou le trouble, je m’empresse de rédiger mes premières impressions … Ce commentaire primal, rapide et éphémère, modifie mon jugement, ou le pérennise, je ne sais pas. L’écriture fige, c’est certain, ancre le sentiment, empêche son évolution naturelle. Ce phénomène, qui relève de l’auto-persuasion, va au-delà de la simple complaisance, puisqu’une fois le texte écrit (publié) je n’y retourne plus. J’oublie. De sorte que, six mois plus tard, lorsqu’on me propose une reprise, je me sens obligée, par souci d’honnêteté, de revoir le film. Et cela me sidère. Non le film en tant que tel, mais  la façon dont je le “redécouvre” – c’est-à-dire exactement comme la première fois. Je ne vois pas le film, je le (re)vis. Il me semble qu’une brèche s’ouvre dans le temps qui me ramène six mois en arrière. C’est extrêmement ennuyeux : je me rends compte que je ne regarde plus le film sur l’écran, mais en moi-même, sur un écran interne qui s’interpose. Sans doute la première expérience est-elle encore trop fraîche pour que je puisse m’en abstraire, susciter un regard neuf, critique, mais surtout, je le sais,  l’écrit l’a pétrifiée dans mon esprit, et m’empêche comme un sortilège d’éprouver des sensations neuves.

“Nouvelle” législation européenne sur l’abattage

Publié dans éthique animale avec des tags , , , , , , , , , , le juin 23, 2009 par krotchka

Lorsque la Commission européenne s’intéresse au bien-être animal, c’est en général dans le sens d’un conservatisme qui fait douter de son utilité. Il y a quelques mois, il s’agissait pour elle d’entériner les pratiques abusives et indéfendables de l’expérimentation animale. A présent, elle s’intéresse de plus près à l’abattage, c’est-à-dire que, sous-couvert de quelques légères modifications cosmétiques, elle s’assure que rien ne change.

Rapide survol des différents points de la loi :

l’abattage rituel continue à faire l’objet d’une exception, intolérable quand on sait le surcroît de souffrance qu’il représente pour l’animal : pas d’étourdissement préalable obligatoire et emploi du box de rotation (le bœuf est placé dans une machine qui le retourne complètement, en pleine conscience, avant égorgement – voir les images dans Earthlings). De plus, la viande obtenue de cette façon n’est pas exclusivement destinée au marché religieux. Sa provenance ne doit pas être mentionnée sur l’emballage.

-  Alors même qu’il fait l’objet d’un rapport critique de la part des scientifiques de la Commission, le système d’abattage des poules sera maintenu jusqu’en 2017 (elles sont suspendues vivantes par les pattes à des crochets métalliques, la tête en bas, elles passent dans un bain d’eau électrifiée censé les étourdir avant d’être égorgées mécaniquement).

- Également mises en cause par les scientifiques, les méthodes d’abattage des poissons ne seront pas discutées avant 2018. (Faut-il le rappeler ? Contrairement à ce que l’on croit, les poissons sont extrêmement sensibles à la douleur. Leur aspect primitif  tend erronément à faire croire qu’ils ne ressentent rien.)

- Pour la fourrure, il est admis que renards et chinchillas soient tués par électrocution anale.

-  Reste la grande nouveauté (à partir de 2013!) : la présence obligatoire d’un inspecteur pour le bien-être animal dans les grands abattoirs. Les petits abattoirs sont exemptés.

Source : Gaïa

Notes : – la filière bio garantit peut-être un meilleur traitement lors de la durée (courte) de vie, mais tous les animaux sont abattus à la même enseigne.

- même si le prélèvement du lait et des oeufs n’induit pas directement la mort de l’animal, en réalité il constitue une forme d’exploitation violente, entièrement intégrée au circuit de la viande (quand un animal n’est plus suffisamment productif, il est directement conduit à l’abattoir.)

Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie. Marguerite Yourcenar

Entre les lignes d’un carnet de notes détaillées

Publié dans Fractions avec des tags , , le juin 21, 2009 par krotchka

Durant mon séjour, j’ai pris soin de prendre des notes. Au fur et à mesure, je les consignais dans un carnet ligné à larges spirales que j’emportais partout avec moi, le moins cher, d’un aspect plutôt vilain si ce n’est que les feuilles, toniques comme l’eau fraîche en plein soleil, douces au toucher, me procuraient un plus grand plaisir sensuel que celui, sincèrement fastidieux, de  collecter des données. Bien sûr ce travail m’a rapidement excédée ; la moindre activité, volontaire ou imposée, finit tôt ou tard par quitter mon champ d’intérêt, s’interrompt ou continue sans moi dans une dimension qui m’indiffère. Pour une fois je me suis obstinée, malgré l’ennui, la déconcentration, la monotonie, l’abandon des causes et du but recherché. Un moment précis me revient en mémoire. C’était après une semaine, je crois, j’étais déjà bien installée dans ce qu’il convient d’appeler la routine – en dépit de cette prétendue nouveauté qu’un voyage est censé produire à plein régime. Ce matin-là, après une mauvaise nuit, je m’étais levée brimée comme une moisissure, présente aux mauvais endroits de mon corps, prise dans un nœud inesthétique de boyaux et de conduits. Je suivais avec dégoût, en direct, le travail de mon système digestif, particulièrement odieux quand on souhaiterait que cette fonction triviale, si différente de la jouissance gustative, disparaisse sans annuler les vertus de la satiété ; j’assistais en bâillant aux caprices de ma respiration, semblable à une vieille horloge qui, refusant d’indiquer l’heure exacte, persiste bizarrement dans son mouvement de balancier et finit par se précipiter en déséquilibre dans la nausée, vacille lourdement avant de se figer dans sa masse, oscillant, par excès maussade dépourvu d’ivresse, entre étourdissement  et suffocation;  surtout, je dénombrais les minuscules cristaux qui, incrustés dans mes paupières,  compensant la taille  par la quantité, dansaient sans pitié sur mes yeux à vif. Le bruit extérieur m’irritait bien davantage, conversations niaisement enjouées, exclamations, rires, souffles ; dans cet état, j’avoue, même le ciel m’est abject.  Qu’importe je marchais. Consciencieusement, à intervalle régulier, je tirais le carnet de mon sac en bandoulière. Les signes, je les évitais. Délibérément : d’eux, évidemment, je me souviendrais. Les taches de couleur, les éblouissements et les géométries de l’espace vide qui voltigent indépendamment des corps, et sont les seuls vecteurs de la mémoire et de l’imagination – je les vois, je ne les oublie pas. C’est tout le reste, cette grouillante faune et flore qui se donne avec docilité aux observateurs attentifs, je ne sais pourquoi, je ne la retiens pas. J’inscrivis ceci, par exemple (citation brute non retouchée) : panneau planté dans l’eau croupie respectez la nature svp interdiction de jeter les ordures please do not litter. J’avais très envie d’écrire à la place (citation apocryphe) : mon corps est boueux  je suis mon propre déchet. Abstention selon consigne (en admettant que le réel ourle  l’échancrure de la création) : capturer. C’est alors que, tournant soudain le dos à la vue éblouissante, je fis face au grand chien noir qui se tenait à quelques pas de moi. Sans précipitation je m’approchai de lui.

Illustrations : Baselitz / Levitan (détails)

Je est un autre…

Publié dans cinéma avec des tags , , , , , , , , le juin 19, 2009 par krotchka

D’une certaine façon, Cure est aussi un film-miroir – en réalité il n’est que miroirs. Les personnages échangent leur reflet, jouets d’une  sinistre réciprocité que la mort achève vainement. En tant que moteur narratif, l’hypnose est le lien, le nœud, le catalyseur ; elle expurge le mal endémique, plus encore elle le transmet,  le renforce. Vecteurs terrifiants d’innocence -  petite flamme affolée dans la pénombre, eau limpide qui s’écoule goutte à goutte – les phénomènes naturels deviennent objets de fascination qui incorporent au réel son répugnant refoulé. En une succession de tableaux sidérants et cendreux qui évident le temps et l’espace comme s’il n’existait nulle autre dimension que l’angoisse, Kiyoshi Kurosawa raconte très simplement l’histoire d’un jeune amnésique ne possédant qu’une seule qualité, celle de lire et d’activer l’inconscient d’autrui. Ceux qui, par hasard et par malheur, croisent sa route, finissent tous par commettre le crime désirable et défendu, qu’ils signent d’une croix. C’est aussi le cheminement intime du policier dédoublé, la dérive de son épouse vers l’amère folie, et la tentative légèrement ridicule d’un psychiatre pour arraisonner le surnaturel aux théories instruites. Enfin, ce très beau film se lit par transparence, permettant que la société s’y reflète autant que l’individu ; mais alors, à la place de son visage, le miroir risque de lui renvoyer celui d’un inconnu – lui-même.

Cure, de Kiyoshi Kurosawa, avec Koji Yakusho et Tsuyoshi Ujiki (1997)