Le Thé de Tan Dun
Publié dans documentaire, musique avec des tagsFrank Scheffer, opéra, Pierre Audi, Tan Dun, thé, Xu Ying le mai 15, 2008 par krotchka
En chinois, le mot thé se calligraphie ainsi : herbe au-dessus, homme au milieu, racine en bas. Le thé est un concept difficile à définir, en ce qu’il traduit simultanément un rituel, une relation (homme-nature) et un état de conscience. L’opéra de Tan Dun incorpore cette polysémie, l’interprète , la développe et l’étire en la mêlant aux sonorités de la musique occidentale. Somptueusement réalisé par Frank Scheffer, Tea analyse les diverses sources d’inspiration du compositeur. En parallèle, quelques extraits de l’opéra, des interviews d’une rare pertinence, et des variations visuelles autour du breuvage ancestral : amplification sensuelle du végétal, amplification gestuelle de la cérémonie. S’il réside actuellement à New York, Tan Dun, né en 1957 dans un petit village chinois, cherche dans sa musique à mettre en résonance les principes des deux cultures. De la tradition chinoise, il garde la présence organique des éléments, l’eau, le vent, la pierre; certains instruments ; des intonations lancinantes dans le chant, qu’il intègre sans heurts aux formes mélodiques occidentales. Œuvre totale, l’opéra met en scène des danses, un théâtre d’ombres, des réminiscences chamaniques. Une profusion de détails mis harmonieusement en équilibre.
Malgré une certaine emphase esthétique, Frank Scheffer accomplit un travail précis. En donnant la parole à plusieurs artistes, il permet de mesurer la passionnante diversité humaine qui intervient dans l’élaboration d’un opéra. Vêtu de blanc, calme et hiératique, on écoute Tan Dun, tel un sage, commenter méditativement son œuvre. Seul son front, significativement torturé, trahit une certaine tension intérieure. Mais il faut le voir en concert, diriger l’orchestre ! Le sage a disparu, et c’est un danseur, un possédé, un illuminé magnifique dont le corps en transe s’offre entièrement à la musique ! A côté de lui, Xu Ying, son librettiste, apparaît comme un homme attachant, moins tortueux sans doute, que le compositeur. D’une façon toute simple, sereine, il évoque son univers artistique. Ainsi, naturellement : Comment le cœur peut-il être plus grand que l’univers ? Un seul mot : vide. Après cela, Pierre Audi (Beyrouth, 1957) , le metteur en scène, contraste par sa jovialité. Ses tentatives d’expliciter le travail de Tan Dun apportent une nuance involontairement comique au documentaire, tant il semble éloigné des raffinements asiatiques. Il n’empêche, le résultat, sur scène, est beau à couper le souffle. Entre lignes épurées du décors et chatoiement des costumes, les interprètes dansent autant qu’ils chantent, intensément accompagnés par la musique. L’inverse est également vrai, la musique au premier plan, sans doute, pourrait se suffire à elle-même.
Tan Dun est aussi l’auteur des musiques de Tigres et Dragons, et de Hero.
Tout comme le titre dénonce une dichotomie plutôt qu’il ne l’annonce, De l’autre côté, malgré un leurre formel, n’est pas un film choral. Entre deux pays, la Turquie et l’Allemagne, les personnages se croisent, parfois à leur insu, et sont intimement reliés. Mais les jeux du hasard restent à l’état de potentialités tandis que se déploie sobrement une trame à peine ramifiée. Au lieu d’utiliser événements et personnages comme ressorts narratifs, elle se laisse conduire, au risque de tomber dans une molle apesanteur au moment où le suspense pourrait donner un coup d’accélérateur. Et dans un même geste, refuser tout dénouement, confronter le spectateur à son vain désir de résolution. Prix du scénario à Cannes 2007, Fatih Akin évite également les séductions émotionnelles des films d’Inarritu, et réussit une œuvre juste, de dimension humaine. L’histoire débute en Allemagne, avec un vieil émigré turc qui invite une prostituée à venir s’installer chez lui, se focalise ensuite sur le fils de cet homme, professeur à l’université, sur la fille de cette prostituée, dissidente turque, et prend en chemin une étudiante allemande vivant seule avec sa mère, incarnée par Hanna Schygulla, qui, symboliquement, apporte à son rôle la richesse de son passé cinématographique. Le film procède par couples successifs réels ou manqués, et c’est là son unique chorégraphie, ces pas de deux évolutifs, de plus en plus chargés, façon économe d’entrecroiser les destins pour, au final, en évacuer l’anecdotique (les accidents de la vie) et mettre en évidence une parenté immatérielle, que le mot humanité ne définit que vaguement. L’énergie révolutionnaire des enfants, impuissante et trop sentimentale, circule elle aussi, dans les ornières de l’intrigue, et transparaît souvent comme une vaine alternative au désenchantement muet de leurs aînés. Fatih Akin s’inscrit dans cette prometteuse génération de jeunes cinéastes européens qui, comme le Français Abdellatif Kechiche, apporte un regard essentiel sur la communauté issue de l’émigration, intégrée ou non, à mi-chemin entre deux cultures. Vecteurs d’un message politique très personnel, ils se focalisent sur les individus, pour qui le questionnement se porte moins sur l’idéologie et les racines culturelles que sur la vie en tant que telle, quotidienne, universelle.

Une des choses les plus insupportables avec la télévision, c’est l’allégeance relative à ses horaires. Le journal de 20h, la météo, le film déjà vu mille fois mais qu’on aimerait justement revoir, le documentaire à 23h15, on s’endort mais la vie des grenouilles herbivores dans la station spatiale Columbus semble irrésistiblement instructive, et voilà ! mine de rien on aménage son temps, on mange pendant, avant ou après - bref, on a rendez-vous avec sa télévision. Bien sûr, l’enregistrement reste une option envisageable, mais il implique une démarche relativement critique : l’intérêt pour le programme doit transcender le temps de sa diffusion. En dehors de son contexte, annonces, teasers, articles copiés-collés, a-t-on encore la moindre envie de le regarder ? Enfin, dans le meilleur et le pire des cas, la télévision est un espace de communion , une zone de confort affectif.




